Je suis
une mouche

DES USAGES DE LA PREMIÈRE PERSONNE EN LITTÉRATURE

Olivia Rosenthal

Je sais que cette phrase risque de vous paraître assez peu vraisemblable. Vous auriez sans doute envie intuitivement d’identifier le je à Olivia Rosenthal, l’autrice qui va signer ce texte. Vous pourriez aussi accepter l’idée, comme vous le faites régulièrement quand vous lisez des romans, que le je ici utilisé ne désigne pas l’autrice, mais un personnage. Dans ce cas, vous admettriez que, pour les besoins de la fiction, je me mette à la place de la mouche ou je sois en train de me métamorphoser en mouche ou que je sois déjà devenue une mouche (je fais ici référence au film de David Cronenberg, La Mouche, où le personnage principal, en raison d’une mauvaise manipulation scientifique, se transforme petit à petit en un diptère qui a pour particularité effrayante d’être aussi grand qu’un humain). Dans tous les cas, avec une mouche, le je est particulièrement incertain, beaucoup plus que si j’écris que je suis une « joueuse de tennis » ou une « femme politique » ou un « pédophile multirécidiviste » (je propose ce dernier exemple parce qu’il y a quelques années j’ai écrit un article sur cette expression si souvent utilisée comme syntagme figé dans les médias). Les degrés de vraisemblance ne sont pas ici égaux, c’est pourquoi je prends délibérément ces trois exemples. À vous de voir lequel de ces trois énoncés vous paraît le plus proche de la vérité. À vous de choisir ce que vous décidez de croire. En tout cas, avec « je suis une mouche », je pousse assez loin le curseur des usages du pronom en proposant une illustration un peu extrême du « je est un autre » rimbaldien. Vous pouvez douter de l’affirmation, refuser d’y assentir, vous y opposer. J’aurais alors pour objectif de faire exister en même temps ma personne d’écrivaine en train de déclarer que je suis une mouche et les conséquences multiples qu’il y a dès lors qu’on prend au sérieux l’affirmation « je suis une mouche ».

L’avantage avec le je, c’est qu’on n’a pas besoin de faire précéder le pronom d’un nom. On peut tout à fait commencer un texte au je sans plus de précisions. Le récit aura ensuite pour charge de donner de l’épaisseur vivante à ce je, de le cerner petit à petit, de construire autour de ce pronom mystérieux celui ou celle qui le prononce. Un texte à la première personne est en quelque sorte une petite énigme à résoudre, il propose un micro-suspense renouvelé autour de la question lancinante du « qui parle ? », question que le texte tout entier serait là pour résoudre. Évidemment, si j’écris « je suis une mouche », je vous mâche le travail, je révèle d’emblée ce que vous êtes censé découvrir in fine. En même temps, il faut vous aider un peu dès lors que le je mouche est suffisamment extraordinaire pour paraître invraisemblable. Car si les humains disent je quand ils parlent en leur propre nom, et que donc le je est un pronom parfaitement interchangeable, on ne sait pas très bien si ce pronom est utilisé par les mouches. On peut même supposer que non. Les mouches ne disent pas je parce qu’elles ne parlent pas le français et parce qu’elles ne parlent aucune autre langue humaine. Il y a de fortes chances pour que leurs modes de communication soient tout à fait différents du nôtre et qu’elles soient étrangères à l’usage des pronoms. « Je suis une mouche » est donc un coup de force, une prise de pouvoir qui consiste à parler à la place d’un être dont nous ne savons pas comment il pense, ce qu’il voit exactement, quels types de relations il entretient avec ses semblables et plus généralement avec son environnement. 

Je sais que parler à la place d’un.e autre peut choquer. Surtout si cet autre vit dans des conditions matérielles ou sociales qui sont très différentes des miennes, surtout si ces conditions sont moins favorables que les miennes. Je pense bien sûr à ceux et celles dont la parole est constamment minorisée et qui ont donc peu d’occasion de se faire entendre. On pourra me reprocher de prendre la parole à leur place et de les priver ainsi de leur pouvoir. Avec « je suis une mouche », j’évite un peu le problème ou je le déplace dès lors que je n’ai ni ailes, ni yeux à facettes, ni mandibules et peu de poils sur l’abdomen. L’autre est, dans ce cas, si résolument autre que parler à sa place est un jeu avec le transformisme et l’imagination, une forme de défi ou d’hommage. De fait, contrairement à d’autres animaux, qui ont une présence symbolique positive dans notre culture, la mouche est généralement méprisée. Peter Geimer, dans un livre intitulé La mouche. Un portrait (Macula, 2026), l’a montré, proposant par ses analyses une forme de réhabilitation de la mouche, un moyen en quelque sorte de regarder les mouches avec un peu plus d’empathie, moins de dégoût.

Peut-être que, si j’ai choisi la mouche pour réfléchir au sens de ce je suis ou au sens du pronom je dans un texte, c’est aussi parce que, depuis l’enfance, j’ai été touchée et attirée par des êtres méprisés ou infériorisés. J’étais attachée à certains et certaines (étrangers, bâtards, ouvriers, etc.) qui, sans que je le sache, appartenaient à des « catégories » plutôt déconsidérées. Et sous certains aspects je faisais partie moi-même, sans en avoir une pleine conscience, de plusieurs minorités invisibles. Je ne vais pas entrer ici dans le détail de ma vie mais je me souviens que cette sensibilité à l’autre (même insecte) a été confortée par un poème de Victor Hugo que je me répétais en boucle et qui commençait comme suit :

J’aime l’araignée et j’aime l’ortie
Parce qu’on les hait.

Ces vers ont fait leur chemin dans mon inconscient, de sorte que beaucoup plus tard, pour être exacte quand j’ai décidé d’écrire ce petit texte pour faire l’éloge des pronoms personnels, c’est ce début de poème qui m’est venu à l’esprit.

 

Pour revenir à cette histoire de pronom, on ne peut nier que le coup de force qui consiste à parler à la place d’un.e autre soit un geste autoritaire. Mais il ouvre aussi un espace d’attention. Au fond, je vois cet usage du pronom je comme un moyen de ménager un lieu d’accueil pour qu’une parole tue ou inconnue soit entendue. Je le dis assez tranquillement parce que, pour être tout à fait honnête, je ne crois pas que j’aurais envie de parler à la place d’une mouche. J’évoque cet exemple comme un exercice de pensée visant à essayer de comprendre ce que nous faisons exactement quand nous écrivons des textes à la première personne. Car oui, j’ai envie de parler des usages du pronom personnel, de la manière dont j’ai décidé depuis maintenant une vingtaine d’années de les faire virevolter dans mes textes, de refuser le diktat qui consiste à choisir entre un texte écrit à la première personne et un texte écrit au « il.elle », choix qui parfois ne correspond pas au mouvement que le texte exige et appelle. Cette demande constante formulée par les tenants de la technicité narrative (il faut choisir si on écrit un texte au je ou non) me semble assez normative. Et je vois les pronoms comme des moyens de faire bouger l’identité, de la troubler, de la contourner, de réhabiliter le flou et l’instabilité. Bien sûr, la fonction du pronom en grammaire consiste à remplacer un nom qui a été précédemment cité, de rappeler une identité préalable qui a été suffisamment définie et décrite pour que l’assignation soit claire. Mais on peut jouer avec cette assignation, la mettre en doute, travailler la mobilité en utilisant des pronoms qui renvoient non pas à une personne en particulier mais à plusieurs. Le pronom ouvre alors à un espace d’indistinction fécond, oblige le lecteur à se poser la question non résolue de l’origine de la parole.

Même avec « je suis une mouche », une phrase pourtant franchement assertive, quelque chose de trouble se joue parce qu’en lisant cette phrase on voit bien que je est à la fois la mouche et celle qui affirme être une mouche. Le je est donc au moins double. C’est une des forces du pronom : sa capacité à représenter tout le monde et n’importe qui. Et c’est cette plasticité du pronom que j’ai cherché à explorer dans certains de mes livres où j’ai choisi de faire parler au je d’autres personnes que moi. Je dis « personnes » plutôt que « personnages », parce que cela fait bien longtemps que j’ai renoncé aux personnages, entités de papier qui ne m’intéressent pas vraiment. Je m’attache surtout aux êtres de chair, à la manière dont leur voix nous parvient, nous emporte, nous percute, fait vaciller ce qu’on croyait pouvoir s’approprier, et change par conséquent notre conception des pronoms.

 

C’est en allant au Japon, pays où la parole est un art complexe et contextuel, très peu rattaché à l’intime et beaucoup plus aux mouvements incertains du temps qu’il fait, du climat, de l’atmosphère, de ce qui circule de manière latente entre les êtres, c’est au Japon donc que j’ai appris par exemple que pour certains il est très difficile de dire je. Je voulais questionner mes interlocuteurs sur la relation personnelle qu’ils avaient avec un attentat ancien, l’attentat au gaz sarin qui s’était déroulé à Tokyo en 1995. Je faisais l’hypothèse que, même sans avoir été touchée directement par cet attentat, la population japonaise en avait une approche individuelle, je voulais montrer qu’un événement collectif de cette ampleur avait forcément des répercussions dans les vies de chacun.e. Je peux dire que je m’étais trompée. Plutôt, que je ne posais pas la question dans les bons termes. Car les Japonais que je rencontrais avaient tendance à raconter tous exactement la même chose. Les mots qu’ils employaient, les images auxquelles ils recouraient étaient si semblables les unes aux autres que l’intime semblait avoir été englouti. Et cela allait de pair avec le fait qu’ils employaient très peu le pronom je. En les écoutant, en essayant de suivre leur pensée digressive et allusive, j’ai constaté qu’ils faisaient usage de pronoms plus inclusifs, des on et des nous qui semblaient moins à même de les obliger à mettre en avant leur approche subjective et paraissaient plus adaptés à des récits collectifs. En réécoutant beaucoup plus tard les entretiens que j’avais faits avec eux, j’ai enfin pu percevoir, dans les interstices, les silences, les petits excursus auxquels ils se livraient, la présence de leur histoire personnelle sous-jacente et à peine audible pour qui n’aurait pas été suffisamment attentif. Cette découverte explique en partie le choix, dans le livre issu de ce travail, Un singe à ma fenêtre (Verticales, 2022), de commencer le texte au on pour, au bout d’une trentaine de pages, accepter enfin de dire je. Le on m’a paru en effet plus juste parce qu’il instaurait, avec le récit personnel, une petite distance humoristique, me dégageait de ma propre subjectivité et ouvrait le texte à ce qu’un humain peut ressentir quand il est arraché à son environnement et découvre d’autres manières de parler. Car l’exotisme tenait moins aux lieux qu’aux usages de la parole.

Cette difficulté qu’on peut éprouver à parler en son propre nom, si manifeste au Japon, m’a rendu sensible aux usages de la première personne et plus généralement aux pronoms. Et m’a permis de formuler ce que j’avais déjà exploré depuis On n’est pas là pour disparaître, paru en 2007. Dans ce livre, j’ai travaillé sur une distribution du je entre tous et toutes, tous les « personnages » disent je et il appartient au lecteur de décrypter, dans ce récit en fragments, qui parle dans tel ou tel passage. Le je est la chose du monde la mieux partagée (pour paraphraser et déformer la première phrase du Discours de la méthode de Descartes, écrit justement à la première personne) et le livre explore les liens que toute personne saine d’esprit peut établir avec ceux et celles qui ont des troubles de la mémoire à travers des expériences partagées de l’oubli. On n’est pas là pour disparaître essaye ainsi, par le récit de multiples aventures, anodines ou graves, qui ont trait aux pertes de mémoire, de rapprocher les malades qui souffrent de troubles cognitifs de ceux qui n’en souffrent pas. Le je permet d’associer des récits, des voix, de les faire résonner l’une avec l’autre, de tisser des liens et de produire des échos, des retours, des ressemblances et des écarts entre les différents protagonistes de l’histoire, protagonistes qui se frottent aux effets de l’oubli. Le risque, bien sûr, serait de perdre le lecteur dans une pluralité de je dont il n’arriverait pas à distinguer l’origine. Mais je me suis rendu compte, en écrivant On n’est pas là pour disparaître, d’une part qu’on peut se laisser porter et que petit à petit la distinction entre les protagonistes se dessine d’elle-même sans qu’on ait besoin de chercher à assigner la parole, qu’il y a une musicalité du texte et des effets de contexte qui offrent des points d’accroche au moins aussi forts que l’origine de la parole prononcée. Et d’autre part, de manière peut-être plus radicale, qu’il n’est pas utile de savoir qui parle, que l’attribution de la parole à telle ou telle personne n’est pas déterminante, qu’on peut tout à fait accepter que cette parole circule de l’un.e à l’autre, que cela raconte l’un des modes de fonctionnement de nos sociétés soudées par le partage de la parole.

Cette expérience est si forte que je l’ai renouvelée dans mon dernier livre, Une femme sur le fil (Verticales, 2025), un livre pour lequel j’ai questionné des acrobates et des funambules sur le rapport qu’ils entretenaient avec leur corps. A priori leurs pratiques sont assez éloignées de ce que je connais et entre le je d’un funambule et le mien il y a de gros écarts. Mais en écoutant ce qu’ils disaient, j’avais l’impression non seulement d’entrer dans leur pratique mais aussi de saisir quelque chose de ma propre vie. C’est à cela aussi que sert la parole. Nous mettre en relation avec des expériences qui ne sont pas les nôtres grâce auxquelles on peut se reconnaître ou comprendre quelque chose de notre existence qu’on n’avait pas saisi avant d’entendre cette parole-là. Et en reprenant ces paroles par l’écriture, j’ai cherché à éprouver comment la parole de l’autre me transforme et m’ouvre des connaissances que je n’aurais pas acquises par moi-même. C’est pour cette raison que je n’hésite pas à faire du je un pronom diffracté et partagé. Le lecteur ne peut être assuré de l’attribution du pronom je quand il lit. Qui parle exactement dans tel ou tel fragment, l’écrivaine ou l’un.e des personnes interviewées pour le livre ?

Cette injonction à l’attribution, qui participe à l’histoire de la littérature occidentale (c’est à la Renaissance qu’on commence à attribuer systématiquement les textes à des auteurs), peut être questionnée, elle n’est pas une nécessité absolue. On n’a pas besoin d’être univoque pour se faire comprendre et j’ai même envie de dire qu’on a intérêt, si on veut se faire entendre, à accepter la plurivocité inhérente à nos modes de relation (du moins avant que, par les effets de l’algorithme, nous ne nous mettions en relation et en réseau qu’avec des gens qui pensent comme nous). Cela exige de travailler à des effets de composition qui permettent d’accueillir cette pluralité des voix sans perdre le lecteur, de ne pas brouiller inutilement les prises de parole, d’organiser les voix pour qu’elles puissent se distinguer malgré la récurrence du je. C’est un des enjeux formels d’Une femme sur le fil, jouer sur les pronoms sans produire de confusion, plutôt en creusant et en ménageant ce minuscule suspense et cette question toujours reconduite de savoir qui parle. Par ce biais, il s’agit aussi d’offrir une alternative aux formes dominantes de l’autofiction, dans lesquelles la force du texte tient à son authenticité réelle et à l’adéquation avérée entre le je, le témoin et l’écrivain. On peut déjouer cette nécessité de l’authenticité en la répartissant entre de multiples locuteurs, manifestant ainsi que toute expérience singulière peut devenir, par la force du récit, une expérience partagée.

 

J’espère que ce petit exposé vous aura convaincu que « je suis une mouche » est un énoncé aussi bizarre que stimulant et que le je peut nous conduire assez loin des obsessions auto-fictionnelles qui, aujourd’hui, prennent le pas sur beaucoup d’autres obsessions littéraires. Et j’espère que cette possible ambivalence du je vous troublera et vous attirera, que ce petit texte vous donnera envie de vous retenir d’attribuer trop vite telle ou telle parole à tel ou tel personnage, que vous aurez à cœur de désattribuer la parole et d’en finir avec la logique parfois réductrice et idéologiquement suspecte de l’origine comme point de ralliement tout puissant au désir de raconter.

Pour finir, je voudrais lever une ambiguïté possible liée à cet éloge de l’ambivalence : désattribuer la parole ne signifie pas lui faire perdre son authenticité. Je cherche plutôt à rappeler que, quand nous écrivons, nous cherchons à produire des effets d’entraînement, de contamination, de flux, d’empathie que le je est à même de créer par delà l’identité particulière qui est la mienne. À un moment où l’intelligence artificielle brouille les frontières entre la machine et l’humain et permet à des entités sans aucune sensibilité de dire je comme si elles étaient vivantes et sensibles, les écrivains.e.s doivent prendre conscience du risque qu’ils.elles prennent quand ils.elles utilisent un je qui ne soit pas assignable à un seul. Certes, j’ai envie de donner au pronom cette force plurielle, celle de désenclaver l’identité, de la multiplier, de la faire vibrer et bouger. Mais à partir du moment où je ne renvoie plus à personne et ne relève que d’un assemblage de mots, d’une composition machinique sans assignation et sans locuteur, alors nous risquons de transformer l’activité littéraire en coquille vide.

Nous sommes désormais en train de découvrir, à nos dépens, ce qui se passerait si je ne renvoyait plus ni à moi, ni à aucun autre locuteur susceptible d’utiliser ce pronom en son nom. L’usage du pronom et l’ambiguïté qu’il permet et suscite, au lieu de multiplier nos points de contact en tant qu’humains, pourraient tout aussi bien vider le pronom de toute référence et de tout ancrage. Les entretiens qui président à l’écriture de tous mes livres peuvent peut-être me prémunir de cette dérive dès lors que toute parole reprise et transformée par mes soins vient d’une vraie personne. Et je me dis que la phrase « je suis une mouche » a de ce point de vue des vertus que je n’avais pas soupçonnées quand j’ai commencé à réfléchir sur les pronoms. Car cet énoncé établit avec le lecteur un contrat clair, pas de doute sur l’origine de cette phrase et sur le jeu de dissociation entre le je et le moi. Avec cet énoncé, je ne suis pas soupçonnée de mentir puisque tout le monde sait bien sans aucune ambiguïté possible que je ne peut pas être une mouche parce qu’aucune mouche ne dit je (à la différence des IA qui le font sans difficulté et avec une vraisemblance confondante). Le pronom joue ici sur deux registres, renvoie à deux mondes dont l’un est manifestement une fiction. Bien sûr, je peux demander à une intelligence artificielle d’écrire un texte à partir de cette phrase. Je ne sais pas ce qu’il adviendrait alors, ni de la mouche ni du pronom, et pour l’instant je ne souhaite pas le savoir. Je préfère me protéger un peu dans un espace où il est encore possible de travailler artisanalement avec les pronoms à partir de la rencontre réelle avec des humains très divers qui tous, pour relater leurs expériences de vie, ont dit je. Cette opération est peut-être vouée à devenir obsolète et ce qui arrive devant nous est incertain voire effrayant. Mais quoi qu’il en soit de l’avenir de l’écriture de création (et de l’écriture à la première personne), nous avons tout intérêt, lecteurs.trices et auteurs.trices, pour l’envisager et le comprendre, à discuter, polémiquer, dialoguer, échanger sur nos moyens, sur les usages que nous faisons de l’intelligence artificielle et sur les espaces qu’il nous reste à occuper en tant qu’humains capables de dire je. Sans doute que si j’étais effectivement une mouche, je serais moins concernée par ces discussions et craintes, bien qu’on puisse imaginer que, dans un avenir très proche, même les mouches seront affectées par l’existence de machines susceptibles de prendre leur apparence, leur regard, leur image et pourquoi pas le langage qu’elles emploient pour se parler entre elles (on sait que ces opérations sont déjà en cours). Les écrivain.e.s seront alors au défi de trouver une autre phrase que « je suis une mouche » pour qu’un lien ténu entre un humain auteur.trice et un humain lecteur.trice ait encore une chance de se maintenir.

Olivia Rosenthal est romancière, dramaturge et performeuse. Son dernier livre, Une femme sur le fil, a été publié en 2025.

Christian Crowd (2012) (Détail)
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