Fan
de Anne
À PROPOS DES LIVRES D’ANNE SERRE
Amélie Lucas-Gary
Avant les grandes chaleurs de l’été, on m’a proposé d’évoquer mon rapport aux livres d’Anne Serre. Celui qui m’invite a précisé dans son message : « C’est assez rare finalement, les écrivain.e.s qui parlent avec enthousiasme du travail de leurs contemporain.e.s ». C’est vrai, et moi cependant je crie, haut et fort depuis des années, mon admiration pour le travail d’Anne. Ce faisant, je prends le risque de me placer, je le sais bien, du côté de ses fans, et non des écrivaines comme elle.
En général les écrivains ne veulent pas avoir l’air d’admirer publiquement un auteur vivant comme ils le font volontiers avec les morts, ou les étrangers. Et d’autant plus s’il n’y a pas de réciprocité. Le faire serait comme diminuer leur propre talent. On se dit dans l’intimité combien on se chérit et s’estime, mais publiquement c’est rare. Des écrivains me lisent, m’écrivent qu’ils aiment mes livres, mais peu d’entre eux prennent la parole pour le dire. En tout cas, je les trouve moins expressifs ailleurs que dans nos échanges intimes. C’est comme ça, mais il y a des exceptions bien sûr.
Aucun auteur ne dit non plus haut et fort combien il n’aime pas mon travail ou celui d’autres écrivains. C’est peut-être dommage. Et affirmer mon intérêt – aigu dès le départ, grandissant encore depuis quinze ans – pour les livres d’Anne Serre me permet évidemment d’exprimer mon admiration pour son œuvre, de commenter mon propre cheminement d’écrivain, mais aussi de signifier sans le dire le désarroi que j’éprouve vis-à-vis d’une partie des livres écrits par mes contemporains. Elle est le meilleur contre-exemple à tous ces auteurs qui écrivent pour s’exprimer, au lieu d’écrire pour que quelque chose arrive. Chacun de ses livres est une sorte de happening.
Je sais que des journalistes littéraires qualifient, depuis ses débuts, son œuvre d’inclassable. Cette autonomie représente pour moi un genre de pré-requis : c’est le sommet à partir duquel je la lis et vois tout le reste, c’est-à-dire de quoi est tissée cette singularité. J’aurais envie de leur dire : vous aimez parfois des œuvres qui ne sont pas singulières, vous ? N’est-ce pas le minimum attendu, d’un auteur que l’on lit, qu’il regarde le monde à partir d’un lieu dont on ignore tout ? Je ne sais pas où Anne Serre se tient quand elle écrit.
Alors que je commence ce texte, je me répète que l’important c’est de parler de ses livres – je sais qu’il faut que je prenne garde à ne pas trop parler de moi, ou à ce que ça ne se voie pas si c’est le cas. J’ai tendance à m’étendre en ce moment : j’ai besoin de parler de mon travail pour m’assurer que j’existe. Ce serait assez inélégant de tirer la couverture à moi dans de telles circonstances, avec cette chaleur. Il me faut néanmoins raconter ce qui arrive maintenant, là où je suis, alors que j’ai enfin commencé à écrire. Ce matin, il y a moins d’une heure en fait, est survenu quelque chose qui a irrésistiblement fait irruption dans mon texte et bouleversé son plan.
Il fait très chaud à Paris en ce moment. Quand je dors, je garde sans crainte les fenêtres grandes ouvertes sur la nuit. À la campagne, je crains de laisser entrer les bêtes. J’ai la phobie des insectes, mais en ville je n’y pense pas. L’appartement est petit, les fenêtres occupent une surface importante de murs et, quand elles sont ouvertes, c’est comme si j’ouvrais l’espace à tous les vents. Comme si je le présentais au monde en coupe. J’apprécie ce sentiment ; j’aime afficher ma confiance dans la ville, en son hospitalité. Il y a une part d’exhibitionnisme aussi peut-être dans ce plaisir, je dors nue, et je me suis endormie tôt hier soir, bercée par le bruit du ventilateur, en pensant à ce texte.
Aux aurores, alors que je somnolais, le réveil n’avait pas encore sonné, j’ai senti quelque chose sur ma joue, un poids très léger, presque un cheveu. J’ai passé ma main pour m’assurer que je ne rêvais pas. J’ai chassé quelque chose en effet, et en ouvrant les yeux, j’ai vu une énorme bête, sombre, d’au moins cinq centimètres de long qui courait sur le mur blanc à côté de mon lit. J’ai bondi. Je ne savais pas que ce genre de bête pouvait être vue à Paris.
Je me suis précipitée dans la pièce voisine, qu’aucune porte ne permet d’isoler de la chambre où s’agite encore la bête. Elle vole, ce qui rend d’autant plus probable qu’elle se pose sur moi à nouveau – le vol de l’insecte est moins prévisible, plus insaisissable que sa course au sol. Alors que j’écris ces lignes, la bête est encore là, marron, dans la chambre voisine, à fouler chaque centimètre carré de mon espace domestique.
J’ai d’abord espéré que ce serait un papillon de nuit, je n’aime pas ça, mais l’horreur que l’espèce m’inspire est sans commune mesure avec celle que provoquent d’autres insectes. Malheureusement ce n’en est pas un, je le sais bien. J’ai réfléchi à ce que cela pouvait être et le pire m’apparaît évident, maintenant que vient le mot pour le dire : une blatte, il s’agit d’une blatte. Je regarde sur internet : il en existe qui volent. Il en existe de cette taille. C’est la blatte américaine qui en réalité vient d’Afrique.
Je viens de passer un moment à genoux sur le canapé, prostrée, à me demander quelles étaient mes chances et mes possibilités. Je prie pour qu’elle s’en aille. Je ne connais personne dans l’immeuble qui puisse la faire fuir à ma place. Le jour est à peine levé, les rues sont désertes, il n’y a aucun passant pour venir me sauver. Je n’ai nulle part où aller mais un texte à écrire. Je n’imagine pas chasser la bête avec un balai car le contact avec elle, même par l’entremise d’un objet, me paraît insoutenable. J’ai l’impression que je vais mourir de peur. Je suis presque morte, et trop violemment vivante.
Le tout premier livre d’Anne Serre que j’ai lu fut Petite table, sois mise ! Il est paru à la fin de l’été 2012, alors que je venais d’avoir trente ans et que je commençais à écrire mon premier roman. Une narratrice y raconte la joie d’une vie sexuelle voluptueuse avec ses sœurs, ses parents et quelques amis de la famille. Dans les Carnets qu’elle a publiés récemment chez Verdier, Anne Serre dit de Petite table : « C’est un texte assez monstrueux dans son propos, qui raconte comment je suis devenue écrivain. »
J’ai gardé tout ce temps le souvenir d’une langue parfaite, « une langue anglaise », comme une crème, je me disais ça, sans m’expliquer vraiment ce que j’entendais par là. Je me souvenais d’un texte qui n’était particulièrement pas soumis au réel, ni à l’époque, quelque chose d’obscur : la table ronde et brillante du conte absorbait ces ébats obscènes autant qu’elle reflétait leurs mystères. Je me souvenais d’un lac qui engloutissait le monde en étincelant, insolemment. J’avais apprécié aussi que le ton ne cède pas à la mélancolie, mais j’avais oublié les détails.
Sans le vouloir, je me suis toujours tenue à distance de ma mémoire – je sais qu’elle existe et qu’elle me survivra, mais elle est difficile d’accès. C’est d’autant plus vrai au sujet de mes lectures, en particulier celles des textes d’Anne Serre, dont je garde une impression diffuse, pourtant déterminante. Mes souvenirs de ses livres se superposent, comme ceux qu’on garde d’une maison de vacances : au fil des étés, ils mutent et changent de couleurs. Ils s’effacent pour me laisser écrire. Afin d’être plus précise ici, j’ai donc relu Petite table hier. J’ai trouvé le texte limpide, beaucoup plus que ce dont j’avais bien voulu me rappeler. Sa clarté est troublante. Le narrateur d’un bon livre dit toujours la vérité.
Je me suis installée au salon, face à l’entrée de la chambre où évolue l’énorme blatte depuis presque une demi-heure sans qu’aucune porte ne nous sépare. Assise à une table ronde, j’essaie d’écrire sans la perdre de vue. J’ai besoin de savoir à tout moment où elle est, c’est une façon de m’assurer qu’elle est loin de moi. Si je cesse de la regarder, j’ai l’impression de l’apercevoir, juste là, à mes pieds, ou de la sentir sur mon épaule. J’écris sans regarder le clavier posé devant moi, j’écris en jetant seulement de temps en temps un œil sur l’écran.
Se déploie dans Petite table un registre qui court à mes yeux dans tous les livres d’Anne Serre. Elle ouvre un espace imaginaire qui n’est pas exactement celui du roman, car il n’est pas détaché du réel, il en est un prolongement. Il ne s’agit pas d’une autofiction qui tisserait ensemble le réel et l’imaginaire. Est-ce que ça tremble entre les deux registres comme un voile très fin ? Je crois plutôt que c’est un espace à part, aussi vaste que la mémoire. Dans ses Carnets, elle note : « Un bon roman c’est quand on se demande tout le temps, du début à la fin, à chaque phrase, si cette histoire est vraie ou pas, si l’auteur raconte quelque chose de vécu ou pas. » Je suis d’accord avec elle et depuis quelques années je ne songe qu’à ça devant mon ordinateur : douter de tout puis y croire, tour à tour, pour écrire vraiment.
Je regarde encore la bête et cette fois le nom commun des blattes m’apparaît : cafard. C’est un cafard qui est entré dans mon appartement. Étymologiquement « l’incroyant », koufar en arabe. Je peine à croire qu’un cafard soit venu chez moi par hasard. Et je commence mon texte sur Anne habitée par cette présence, tout en ayant l’impression un peu irréelle d’une vision. Je le regarde déambuler dans mon appartement aseptisé en doutant de sa réalité, sans la nier pour autant. Simplement je l’interroge. Et plus je m’interroge, plus j’écris sa présence ici où il n’a rien à faire, rien à voir, plus la bête prend de l’épaisseur. Tour à tour terrifiante et riche de mille autres vies pour moi.
La croyance est sans cesse à la fois mise à mal et entretenue dans l’œuvre d’Anne Serre et cela me rappelle une anecdote que j’adore. Depuis que je la connais, je lui envoie mes livres à leur parution ; elle les lit et m’en fait un rapport délicat, qui me surprend toujours. Au sujet de mon troisième roman, qui se termine par un grand cataclysme sismique à Wellington, ne laissant vivants que moi, ma famille et trois pelés, Anne Serre m’a interrogée : « Je me suis demandé si vous l’aviez vraiment vécu lors de votre résidence à Randell Cottage. Ou si vous l’aviez créé. » Seules deux personnes m’ont fait ce commentaire crédule après avoir lu le livre : Anne Serre et Antoine Volodine qui a demandé, entre autres : « Êtes-vous vraiment partie dans ces conditions apocalyptiques ? »
Ils ont en commun tous les deux d’être devenus pour leurs lecteurs des personnages de fiction. Non seulement Volodine utilise des pseudonymes, mais il cultive un grand flou quant à ses données biographiques. Anne Serre ne parle jamais d’elle mais ses narratrices lui empruntent beaucoup d’attributs, si bien qu’on ne sait jamais ce qui est inventé ou vécu. La différence entre les deux perd ici son sens. Dans les interviews, elle se contredit. Souvent je crois qu’elle ment. Elle écrit des contes où tout est vrai ; ou plutôt tout est vrai et faux, en mouvement, dans un espace où les règles ne sont pas les mêmes.
À relire Petite table, Le·Mat, Grande Tiqueté et Au secours, je comprends que la littérature qu’elle apprécie, et la sienne encore davantage, n’appartiennent ni à la fiction, ni au réel, mais convoquent le doute et la croyance aveugle : les deux posés avec la même intensité, presque au même moment, sans tapage. Naturellement. Dans Au Secours, la narratrice écrit : « Il est plus facile de croire aux miracles qu’à tout le reste, ne trouvez-vous pas ? » Je suis tellement d’accord. C’est à l’incroyable qu’il est question ou non de croire.
Après la découverte bouleversante de Petite table, sois mise !, j’ai lu tous les livres d’Anne Serre. Elle est, à l’heure où j’écris, l’auteure de dix-huit romans. J’ai commencé par le premier d’entre eux, Les Gouvernantes, paru en 1992, qui est peut-être mon favori : il raconte les frasques de trois jeunes femmes dans une grande maison sise au fond d’un parc et protégée par une grille en fer forgé. Le monde les voit néanmoins puisqu’un homme se délecte de leur observation à travers la lentille d’une longue-vue, à travers la grille. En robes – jaunes, vertes ou rouges car les couleurs changent chez Anne Serre –, passant de la lumière de la pelouse à l’ombre des arbres, les gouvernantes s’étonnent. Il est toujours aisé et agréable d’énoncer l’intrigue de ses livres car c’est à la fois simple et bien dessiné. Les contrastes, bien que subtils, sont saisissants : de larges et profondes plages d’obscurité, ponctuées de pics lumineux, souvent brûlants.
Dans Les Gouvernantes, les héroïnes évoluent dans une maison, séparées du monde par un grand parc. Dans Au secours, la narratrice possède une maison sur une île au milieu d’un grand lac. Elle vit protégée par ces remparts mais l’eau permet de s’échapper en barque, comme la grille ajourée offre de s’évader du parc. La narratrice s’adresse à son amie Paula pour lui faire savoir qu’elle va bientôt venir : ce n’est pas de la parole, elle ne lui répond pas oralement ; c’est écrit mais ce n’est pas une lettre, la poste ne s’en chargera pas, ni aucun autre messager, c’est une bouteille à la mer.
La narratrice n’a aucune idée de comment ses mots parviendront à leur destinataire, elle le dit à plusieurs reprises. Il s’agit de rompre l’isolement, sans autre protocole ou technologie que des mots allongés en phrases sur le papier. Dans ses Carnets, Anne Serre cite un cours de Roland Barthes : « L’œuvre est une inversion de réalité obtenue par la solitude ». Il faut croire en la capacité de ces phrases à atteindre leur but. Il faut être aussi fourbe que crédule pour écrire ainsi. Car Paula, la destinataire, voyage ; la narratrice ne sait pas où se trouve son amie, elle espère néanmoins que celle-ci lira. Elle y compte bien, mais parfois elle s’interroge, s’inquiète, parfois elle feint d’y croire. Il y a dans ce canal invisible, innommable, une image qui me parle à moi particulièrement du travail solitaire de l’écrivain, et de la façon dont il s’expose au silence des autres en retour. Il faut être un peu fou pour croire qu’on sera lu.
Les vagues de canicule successives ont dû pousser le cafard à quitter les égouts où il vit normalement. Mais comment expliquer qu’il vole jusqu’à mon appartement qui est quand même situé au deuxième étage, alors que les fenêtres de tous les autres appartements sont ouvertes en ce moment ? Il n’est pas arrivé par les tuyaux, j’aurais trouvé ça moins incongru, plus naturel. Il est arrivé par la fenêtre. Il a choisi la mienne, celle de ma chambre. Et bizarrement à chaque fois que je me penche pour regarder dans la pièce voisine, alors que je n’ai accès qu’à deux petites portions du mur, je le vois, comme s’il n’était là que pour que ça. Le fait que cette bête soit venue sur ma joue, avec le jour, étant donné la surface disponible dans tout l’appartement pour se poser, me donne l’impression qu’elle est venue pour moi. Qu’elle a quelque chose à me dire, alors que je veux écrire.
Les textes d’Anne Serre appartiennent souvent à la métafiction, en ce sens que certains narrateurs ou personnages sont désignés comme tels et qu’il est beaucoup question d’écriture romanesque. Cela pourrait les circonscrire à l’étroit territoire d’une littérature de commentaire, pointue, pour écrivain. Si ce n’est pas le cas, je crois, c’est parce que son écriture répond à une nécessité très vitale de mouvement et de relation. Elle met en branle tout ce qui meut les êtres : les rêves, l’amour et l’amitié, la peur et la paranoïa. Elle raconte comment vivre en écrivant vers l’autre. Alors que son paysage est très intérieur, elle n’écrit ni pour elle-même, ni vraiment avec elle-même.
C’est très prégnant dans Au secours, avec cette adresse, ambitieuse, utopique – l’espoir fou d’être entendue par son amie – et surtout la promesse de venir la sauver. Car ce n’est pas la narratrice qui crie « Au secours », encore moins l’écrivaine, c’est Paula, et le texte à l’intérieur du livre est une réponse à cet appel. La nécessité vient de l’extérieur et je pense au « tiers absent » de Pierre Michon – « Depuis la mort de Dieu, le pouvoir qui supplante le pouvoir politique ou économique, c’est le pouvoir sacerdotal. L’artiste vient à la place du prêtre : c’est celui qui se branche sur le tiers absent. » Et alors je pense aussi à Alain Guiraudie : dans Pour les siècles des siècles, le corps de son narrateur fusionne avec celui d’un prêtre.
Il y a un moment extraordinaire dans Au secours : un homme s’invite à vivre sur l’île de la narratrice. Il y arrive en barque et propose de devenir le jardinier du lieu ; c’est ainsi qu’il s’y installe. Alors que les deux personnages discutent assis sur un banc, l’homme devient une femme sous les yeux de la narratrice terrorisée. Alors qu’on était assises l’une en face de l’autre, un jour, Anne Serre m’a dit : « Tu ressembles à Jack Nicholson. » Jamais un rapprochement, une ressemblance établie par autrui, ne m’avait autant plu. Elle avait vu l’homme en moi. Elle a peut-être rencontré mon narrateur.
Anne Serre a intitulé un de ses livres Notre si chère vieille dame auteur. Elle ne parle que de narrateur, jamais, je crois, de narratrice et elle se désigne elle-même comme écrivain. Pour ma part je dis écrivaine en ce qui concerne les autres femmes qui écrivent, et je dis généralement écrivain pour moi, mais ça dépend des fois. Pour Anne Serre, j’ai toujours employé le mot « écrivain ». Je trouve important que chacun puisse choisir, quand c’est possible, les mots qui le désignent au monde. Dieu sait comme j’ai envie de lui faire plaisir, pourtant soudain, quand je pense à elle, pour la première fois, j’ai envie de dire « écrivaine ».
Une facilité pour parler d’Anne serait de dire « chamane » – elle semble très habitée – ou d’évoquer une « écriture médiumnique » : dans Grande tiqueté notamment, elle écrit une langue des morts. On pense à une femme sorcière, à tout cet imaginaire lourd et maladroit qui ne lui convient pas. « Écrivaine », pour elle, retrouve la puissance que le mot « écrivain » a perdue, galvaudé par le sérieux de reconnaissance sociale et de position dominante qu’il trimballe. Ici, pour Anne Serre, « écrivaine » me semble pouvoir dire l’indépendance subversive, l’inconvenance, sans la tarte à la crème de la chamane, sorcière, magicienne, femme puissante.
Je parlais plus haut de langue anglaise, et il est vrai qu’elle écrit comme une étrangère, comme ces gens qui, pour pallier un manque de familiarité avec une langue, prennent encore plus de soin que les autres à l’écrire précisément. Ils ont un rapport avec elle de justesse, sans les libertés qu’on prend tous avec ce qui vient des parents. À une rencontre en librairie, au printemps, on lui demandait pourquoi elle ne lisait finalement presque que de la littérature traduite – les frères Powys, Robert Walser, Arno Schmidt, Thomas Bernhard et Frantz Kafka. Elle a dit qu’elle aimait le décalage créé par la traduction – j’ai trouvé ça tellement inattendu et beau. Qu’elle-même, pour écrire, traduisait. Dans les Carnets, elle note : « Cesser de corriger mes textes. On ne corrige pas une langue étrangère pour la rendre française. »
En 2020, paraissait Grande tiqueté : le narrateur y raconte dans une langue inconnue les aventures de Tom, Elem et lui-même. C’est un dialecte de trouvailles antiques, fait de mots pourtant nouveaux qu’on lit en comprenant, porté par la beauté sous-marine du rythme et des sons. Ce n’est pas une langue ésotérique : c’est une technique de clair-obscur. Elle est apparue à l’écrivain alors que son père mourait et qu’elle se tenait à ses côtés. La préface et la postface du livre, écrites par Anne Serre aussi, sont au contraire d’une clarté continue, implacable. Le sens des mots se détache ; ils brillent comme des cailloux déposés sur le chemin d’un conte, comme ceux de quelqu’un qui se serait évertué à traduire, justement : c’est-à-dire à rendre très intelligible un propos. Avec ces deux langues qui tiennent ensemble dans le livre s’articule le paradoxe essentiel de sa littérature : la mort du père, c’est-à-dire une donnée biographique à la fois intime et très partagée, donne forme à l’invention la plus radicale, celle d’une langue inconnue et d’un vaste monde.
Le mystère de l’écriture et celui de l’existence tournent dans ses livres autour de l’origine et de la mort avec la même insistance. Dans Le.Mat, la narratrice s’interroge : « Mais peut-être faut-il avoir été mort pour être écrivain ? » Plus loin elle remarque : « (…) les écrivains veulent mourir, c’est un secret de famille. On croit qu’ils veulent la gloire. Eux aussi d’ailleurs, mais leur vrai désir est d’être emporté petit enfant dans les bras de leur père sur ce merveilleux cheval qui passe dans une forêt allemande. » Et puis dans les Carnets : « Le narrateur, c’est la mort. »
Le cafard est-il un prédateur pour l’être humain ? Sa vie est-elle un danger pour la mienne ? Il y a quelque chose de l’ordre d’une menace, peut-être même d’ordre sexuel. Comment vais-je me tirer de cette situation ? Jamais je ne serai tranquille ici si je ne le vois pas sortir de l’appartement. Il faudrait que je ne le quitte plus des yeux. J’écris sans plus regarder le clavier. Je jette un coup d’œil rapide à l’écran. J’écris presque sans y penser. Je dois le regarder sans discontinuer alors que son aspect provoque en moi le plus vif dégoût. Si je ne le vois pas sortir de l’appartement, je serai pour toujours convaincue qu’il y est présent. Je le vois s’approcher et faire mine d’entrer dans la pièce où je me tiens. Et c’est intenable.
Je vais le chasser.
Le cafard est parti.
Il a pris son envol. Je l’ai vu, si gros, prendre de la hauteur, se hisser au-dessus du garde-corps en fer forgé et sortir. Je me suis jetée sur les deux battants de la fenêtre pour les claquer violemment. Depuis je ne cesse d’y revenir. J’éprouve un plaisir fou à penser à lui, à cette scène d’épouvante, à mon anxiété. Dans Le·Mat, la narratrice raconte sa découverte d’une carte de tarot, et comment cette figure qui est aussi celle du Fou est entrée dans sa vie et son œuvre en prenant des atours différents. Elle écrit : « Loin de mon Mat, je m’ennuie. (…) On dit que les êtres qui ont été otages éprouvent cela : s’ils se laissent aller à leurs émotions, ils veulent retourner au piège, au pouvoir tour à tour malfaisant et bienfaisant du piège. C’est ce tour à tour qui est fascinant. Ce tournoiement. C’est lui qui vous cause des délices, mêlant l’effroi à la jouissance, la jouissance à l’effroi. »
Depuis que le cafard a quitté l’appartement, je ne cesse de le convoquer à nouveau. Je n’arrive pas à penser à autre chose. Je ne veux pas l’oublier. Au dégoût et à la terreur suscitée par sa présence, le dispute la joie d’y avoir échappé : la sensation éclatante que, sans cette affreuse intrusion, je ne me sentirais pas si heureuse à présent. Mais ce n’est pas seulement le soulagement.
Penser au cafard et douter de sa réalité lui donnent une profondeur. La bête est entrée dans le beau manège des histoires qui tournent et trottinent en calèche dans le bocage. Et alors que je relis mon texte, l’expression « avoir le cafard » arrive sous mes doigts, sur le clavier. Cette expression viendrait, on le dit, de son emploi associé au fameux spleen par Baudelaire dans Les Fleurs du mal. S’il y a bien une chose tenue à distance par les narrateurs d’Anne Serre, c’est la mélancolie. Ses textes sont portés par une légèreté écartelée, ironique et naïve, à la fois fourbe et crédule. La joie bizarre qui insole tout est certainement celle née de son plaisir d’écrire et d’approfondir ainsi le réel.
Quand a enfin été annoncée la parution du premier volume de ses Carnets au printemps, j’étais très impatiente. D’autant plus que la partie publiée débutait en 2002, alors que l’écrivaine avait l’âge que j’ai aujourd’hui. J’avais une grande curiosité à ce sujet mais je craignais aussi un peu qu’une forme de transparence me déçoive et ternisse l’œuvre. Au contraire, les notes très sobres qu’elle prend sur ses lectures ou ses rêves et quelques événements familiaux très précis ne font que rehausser encore sa stature métamorphe de grande écrivaine et personnage de fiction. Ces carnets, écrits en parallèle des œuvres de fiction, éclairent tout en opacifiant les ressorts de son art : ils en creusent les zones d’ombre.
À travers ces notes quotidiennes, plutôt brèves, le passé semble continuer à s’écrire, le quotidien résonne dans l’au-delà. On comprend que l’invention qui est à l’œuvre dans l’écriture de fiction préside aussi au réel. Anne Serre nous balade dans un paysage inconnu et neuf et ne fournit nulle part de certitude. Je suis ressortie de cette dernière lecture encore plus perturbée qu’avant, convaincue que le ton qu’elle adopte est un peu plus qu’une façon de parler, ou d’écrire, plutôt une métaphysique, et je l’en remercie.
Amélie Lucas-Gary est l’auteure de plusieurs romans et textes poétiques parus aux éditions du Seuil et chez Vanloo. Elle a récemment publié Ma voix de dieu chez Hématome et Féticheuses aux éditions SunSun. Elle écrit régulièrement des textes de fiction pour accompagner des œuvres d’art contemporain dans des catalogues, dans le cadre d’expositions ou lors de performances.