L’empreinte
DE LA CYBERLITTÉRATURE
Youness Bousenna
0. J’ai demandé à ChatGPT d’écrire une scène que Roberto Bolaño n’a jamais écrite.
1. Je n’ai pas exactement demandé « écris un paragraphe comme roberto bolano qui raconte une scène dans un kebab » ; ChatGPT n’a pas exactement répondu. J’ai adressé une commande qui a transité par un câble sous-marin jusqu’aux serveurs d’OpenAI qui sont situés au Texas, dans l’Ohio, au Nouveau-Mexique et en Géorgie. Peut-être « Amitié », qui convoie 400 térabits par seconde sur les sept mille kilomètres séparant Lynn, à côté de Boston, de la plage du Porge – une ville dévastée par le mégafeu de juillet en Gironde. Peut-être « Dunant », câble privé de Google qui relie Saint-Hilaire-de-Rietz à la Virginie. Ou peut-être que la requête a été traitée à Abu Dhabi, où Open AI a ouvert son plus grand data center hors des États-Unis. À l’autre bout du monde, la requête a conflué avec 29 000 autres prompts traités chaque seconde par ChatGPT – soit 2,5 milliards par jour (1). L’automate a découpé cette requête en unités lexicales. Ces tokens sont codés pour pouvoir être traités par des grands modèles de langage, ou large language model. Les LLM sont des intelligences artificielles nourries pas des quantités sidérales de données. Elles ont été aspirées grâce à une prédation intellectuelle sans égale dans l’histoire de l’humanité. Son algorithme capable de manier 1 760 milliards de paramètres (2) a formulé la suite de mots la plus probable associée à ceux de ma requête. Cette architecture algorithmique fondée sur la prédiction est un type de LLM appelé « transformeur génératif pré-entraîné », ou GPT. Générer cette génération aura consommé 2,9 wattheures, soit dix recherches Google (3). Elle aura nécessité des data centers refroidis avec de l’eau, des climatiseurs ou, plus certainement, des solutions de refroidissement liquide dites « Direct-to-Chip », ainsi que des câbles de fibre optique composés de tenseurs en acier, de tubes en cuivre ou aluminium, de polyéthylène, et d’un tube d’étanchéité – chaque mètre de ce câble pèse dix kilos, pour un diamètre de sept centimètres.
2. Roberto Bolaño n’a jamais écrit cette scène. Il n’a jamais parlé de kebab. Pourtant, quelque chose de Bolaño habite ce paragraphe. Des solitudes vagues, la possibilité hésitante du sacré, une atmosphère banale et un peu bizarre, la poésie des détails prosaïques … Un algorithme est capable de générer la texture de sa prose. Il pourrait donc y avoir un nouveau Bolaño, un autre Absalon, Absalon ! – un autre n’importe quoi. On peut tout demander à ChatGPT. D’imiter une description de Proust, les monologues intérieurs de Woolf, la voix archaïque des personnages de Faulkner. On peut demander à ChatGPT d’écrire un pamphlet technocritique contre ChatGPT.
3. Des bolañologues sourcilleux répliqueront que c’est du Bolaño frelaté, qu’il n’aurait jamais écrit cette scène ainsi. Peut-être. Mais il aurait été possible de continuer à prompter pour l’affiner. Et de prompter à nouveau l’année prochaine, et encore celle d’après. La progression des intelligences artificielles génératives est exponentielle. Cinq jours après son lancement en novembre 2022, cinq millions de personnes utilisaient ChatGPT. Aujourd’hui, ce robot conversationnel compte quasiment un milliard d’utilisateurs. La puissance de calcul des IA génératives double tous les sept mois. GPT-3.5, le premier modèle grand public, a depuis été remplacé par GPT-4, GPT-4 Turbo, GPT-4o, GPT-4.1, GPT 5. En juillet 2026, le modèle le plus avancé était GPT-5.6, avec ses variantes Sol, Luna et Terra. ChatGPT fera toujours mieux Roberto Bolaño, peut-être mieux que Roberto Bolaño lui-même.
4. D’autres objecteront, à raison, qu’une scène ne fait pas un roman. Qu’un roman n’est pas une addition de scènes réussies. Qu’un roman réclame une architecture où s’intriquent des enjeux, des thèmes, la trajectoire de personnages, une créativité signant la singularité de l’auteur. Ce dernier critère ébauche d’ailleurs des catégories, autant que de premières proies : les genres bâtis avec des codes narratifs facilement reproductibles, car objectivables, comme la littérature de divertissement ne reposant pas sur une attente créative, mais sur l’agrément. Aux États-Unis, on écrit déjà des romances avec Claude, Grok ou Anthropic (4). Les plateformes d’autoédition sont inondées de livres générés, au point qu’Amazon a dû limiter à trois le nombre d’œuvres qu’un auteur peut publier chaque jour sur sa plateforme d’autoédition Kindle Direct Publishing (5) – comme s’il était possible d’écrire trois romans par jour. L’auteur de science-fiction américain James Frey revendique : « J’utilise l’IA parce que je veux écrire le meilleur livre possible et je suis prêt à me servir de tous les outils à ma disposition pour y parvenir. […] Pour mon nouveau livre, j’ai besoin d’avoir accès à une quantité énorme de données statistiques, démographiques et historiques. Avant, j’utilisais Google ou j’allais à la bibliothèque comme beaucoup d’écrivains. Mais aucun n’est aussi rapide et efficace que l’IA qui est d’une puissance phénoménale. » (6) Une puissance désormais créatrice qui pénètre un territoire présumé inaccessible. Un ordinateur ne produit plus seulement des notices ou des informations techniques, mais de la beauté et du sensible. Il peut à présent dire ce qu’est vivre, aimer et mourir.
5. Les IA génératives ont, comme les écrivains, des personnalités d’écriture. Des chercheurs de l’université du Maryland et de Google DeepMind (la filiale IA de Google développant notamment Gemini) ont réalisé une étude comparant plus de dix mille trames narratives. Chacune de ces trames a été écrite six fois : une fois par un humain et cinq fois par des IA génératives (Claude, ChatGPT, DeepSeek, Gemini et Kimi), soit un total de 61 608 textes d’environ cinq mille mots (7). Cette étude montre que la principale distinction entre humains et IA n’est pas dans le style, mais dans la narration : les IA génératives tendent à être moins riches et plus explicites. Elles privilégient les discours moraux, multiplient les descriptions sensorielles et en particulier olfactives, optent pour les intrigues uniques et préfèrent les résoudre plutôt que les laisser en suspens, amoindrissent l’ambiguïté morale et l’expression émotionnelle des personnages, ainsi que les références à d’autres œuvres littéraires ou auteurs. L’étude montre aussi que chaque grand modèle de langage (LLM) dispose d’une personnalité d’écriture singulière. Claude a la voix narrative la plus homogène et produit des récits soignés, tandis que ChatGPT accorde une place prépondérante aux interactions sociales et préfère les fins ambiguës.
6. Il serait plaisant d’isoler la littérature de création. Celle qu’on accepte de lire en souffrant ou en s’ennuyant parce que son horizon d’attente n’est pas la distraction, mais le sens et la beauté. Cette forteresse est déjà fissurée (8). Alain Damasio revendique d’utiliser Claude comme partenaire pour travailler l’univers de son prochain roman. L’écrivaine japonaise Rie Kudan a révélé qu’environ 5% de son roman lauréat du prix Akutagawa, Tokyo-to Dojo-to (non traduit), était constitué de phrases générées par l’IA. Mo Yan a avoué son utilisation de ChatGPT pour surmonter une panne d’inspiration dans l’écriture d’un discours. Au printemps, Olga Tokarczuk déclarait écrire son ultime roman en partenariat avec une IA générative (9). Elle lui pose des questions comme « Chérie, comment pourrions-nous développer cela joliment ? », et s’en sert pour affiner son texte – lui demandant par exemple quelle musique pourrait écouter tel personnage. Au passage, l’écrivaine a aussi dressé un état des lieux sombre de la littérature. « Je constate que les lecteurs découvrent la fin des Livres de Jacob grâce à des résumés », a-t-elle dit. Elle a aussi parlé de la précarité de l’écriture : « Aucun éditeur ne serait en mesure de couvrir proportionnellement et de manière rentable les coûts d’un travail aussi colossal et de rémunérer ce livre comme il se doit. » Des prix Nobel de littérature produisent donc désormais des romans sous IA.
6bis. Devrait-on obliger Olga Tokarczuk à rendre son prix Nobel ?
7. Ces révélations ébauchent une typologie de l’avenir. Il y aura les puristes, qui refuseront fermement ChatGPT. Abel Quentin propose de créer des « sanctuaires » sans IA générative, comme une « zone franche où l’intelligence humaine n’est plus en concurrence avec la machine », pouvant prendre la forme d’une œuvre, d’un lieu, d’un événement, comme d’un âge de la vie (10). Il y aura les performeurs, qui voudront optimiser leur texte. Il y aura les modérés, qui commenceront par raccourcir leur temps de recherche en utilisant ponctuellement l’IA avant d’étendre leur usage, leurs scrupules originels se ramollissant à mesure que la machine trompera leur solitude avec des interactions chaleureuses et sa flagornerie habituelle – selon un biais de complaisance documenté sous le nom d’effet sycophante (11). Il y aura les inconfiants, qui se rassureront en générant leur premier jet. Il y aura les écrivains pressés, qui voudront être prêts pour la rentrée littéraire. Il y aura les écrivains stressés, qui auront peur de rater leur scène finale. Il y aura les écrivains fauchés, qui devront absolument boucler leur texte avant de retourner à leur job intérimaire. Il y aura les écrivains lassés, qui se diront comme Olga Tokarczuk : « À quoi bon ? » Il n’y aura peut-être pas de réelle littérature créative entièrement écrite par l’IA. Mais il y aura des romans avec des scènes affinées, des intrigues densifiées et des personnages améliorés grâce à l’IA. Il y aura progressivement une nouvelle normalité. Quand de plus en plus d’auteurs admettront se servir d’automates de plus en plus puissants et que l’IA aura déjà cerné tous les pans de la vie sociale, les réfractaires deviendront comme ceux qui refusent d’utiliser Google ou Word : la part la plus romantique de leur corporation. Une obsolescence sympathique.
8. À quoi bon refuser entièrement l’IA dans un siècle où les œuvres composées via cette technologie seront indiscernables des autres ? Pourquoi persister à créer des œuvres exclusivement humaines, alors que cette technologie écrit mieux que la plupart des écrivains ? ChatGPT annonce-t-il l’ère de l’écriture sans écrivains ? Est-on voués à devenir des auteurs résignés et déprimants comme Olga Tokarczuk ? D’ailleurs, n’y a-t-il pas une logique à ce qu’une époque qui a cessé de lire des livres cesse aussi de les écrire ?
9. Je déteste l’intelligence artificielle. Plus précisément : je déteste devoir employer ce syntagme dont la prononciation m’oblige à colporter sa propagande. Dans De la bêtise artificielle, Anne Alombert écrit que « ce concept promotionnel et stratégique a pour principale fonction d’attirer des financements en prétendant reproduire des facultés intellectuelles (comme le langage, le jeu ou le raisonnement) à travers des programmes informatiques ». Ce syntagme a été inventé lors de l’événement fondateur de l’intelligence artificielle qui est la conférence de Dartmouth, à l’été 1956. L’IA pourrait aussi être appelée « automate computationnel » ou « traitement automatique de données ». La métaphore anthropomorphique ne produit qu’une sidération de plus. L’hégémonie d’un usage rhétorique dissout paisiblement la possibilité d’y résister.
10. Depuis l’origine, deux approches se font concurrence. L’IA symbolique, dominante jusqu’aux années 1990, opère à partir d’un fonctionnement déductif capable de résoudre des problèmes complexes. Elle est à l’œuvre dans le diagnostic médical, les assistants personnels comme Alexa d’Amazon, les voitures autonomes. L’IA connexionniste, qui repose sur une capacité d’apprentissage et de prédiction, relève d’une logique inductive la rendant apte à produire des réponses originales. L’IA symbolique répond à des problèmes sans faire d’erreur, l’IA connexionniste génère en prenant le risque de se tromper – et de s’améliorer. La sidération d’ordre intellectuel est particulièrement produite par cette forme spécifique d’IA, qui a l’air de réfléchir.
11. Désormais, l’IA générative est utilisée par les architectes, les avocats, les journalistes. Elle sert à modéliser les plans des maisons, à écrire des plaidoiries, à améliorer des articles. Elle remplace même ses concepteurs : dans la tech, les développeurs deviennent les contremaîtres des IA. Il arrive qu’elles soient créées avec diverses personnalités, et que les humains les regardent discuter entre elles lors de réunions où seules les IA sont conviées (12). L’IA produit des tableaux, des musiques, des livres. Chaque jour, la plateforme Deezer reçoit 75 000 morceaux générés par IA. Près de la moitié des mises en ligne quotidiennes. Que devient un monde où la création des contenus symboliques se trouve massivement prise en charge par des machines – où leur ampleur noie les créations humaines ?
12. Dans L’Obsolescence de l’homme, Günther Anders définit la « honte prométhéenne » comme le sentiment qui s’empare de l’humain « devant l’humiliante qualité des choses qu’il a lui-même fabriquées » : cette puissance l’écrase, jusqu’à lui faire éprouver un sentiment d’infériorité organique. Au commencement, Prométhée avait dérobé le feu pour réparer l’oubli d’Épiméthée. Son frère avait doté de qualités tous les animaux, omettant d’en garder pour les humains. On aime le mépriser en l’opposant à la clairvoyance de Prométhée (13). Épiméthée est irrémédiablement minable. Oublieux, retardataire, peu avisé. Dans la boîte fatale dont il laissait s’envoler les maux de l’humanité par aveuglement pour la sublime Pandore, il ne lui est resté que le plus louche : l’espérance. L’humiliation, donc, et l’espérance. En cela, Épiméthée ressemble aux humains, peut-être plus encore aux écrivains. Ce n’est pas la fulgurante sagacité de Prométhée qui les torture jusqu’à n’avoir d’autre choix que de créer, mais la misérable condition qu’ils partagent avec son frère. Comme il ne comprend rien au destin, Épiméthée doit y réfléchir après : les écrivains aussi. Armés de leur seule espérance, ils continuent en écrivant de se débattre avec les mêmes insuffisances que celles qu’ils cherchent à sublimer dans leurs œuvres. ChatGPT arrive comme un briquet tendu à ceux qui veulent faire du feu à mains nues. Son existence rend dispensable, donc dérisoire, le combat organique de l’écrivain contre sa propre impuissance, la nécessité de l’éprouver jusqu’à donner enfin noblesse à l’imperfection. L’inhumaine instantanéité de l’algorithme écrase d’avance les chemins inutiles. En cela, ChatGPT inspire une sorte de chagrin. La honte de Prométhée a pour sœur la tristesse d’Épiméthée.
13. ChatGPT ne souille aucune virginité. La création littéraire n’existe que médiée par des dispositifs techniques. Le stylo, le papier, l’imprimerie. L’ordinateur a absorbé la part la plus pénible de l’effort créatif avec la fluidité du clavier, la correction instantanée, puis Internet a offert la disponibilité immédiate de l’information. Cette prise en charge d’une part croissante de l’effort créatif, qui a mécaniquement augmenté son accessibilité, œuvre à la désincarnation progressive de l’acte. Sa mutation du geste à la commande, de l’artisanat à l’automatisme. En s’immisçant dans l’acte même de création, l’IA intervient comme un seuil nouveau de cette trajectoire d’exosomatisation. Comme l’écriture dispense de la mémorisation intégrale, l’IA dispense de créer en supprimant le chemin entre l’idée et sa réalité. L’utopie technologique rêve de capturer le désir sur le lieu même de son émission – le cerveau. Sur Google, il fallait chercher, puis fouiller. Sur ChatGPT, il suffit de prompter. En attendant des patchs directement connectés au cerveau, l’IA générative concrétise un nouveau pas vers le fantasme de prolonger la moindre impulsion de l’être par un dispositif prenant en charge son exécution. Cette utopie propose de délivrer de l’effort, de l’imperfection, de l’éternel tâtonnement devant la matière. Elle propose au créateur un pacte : n’être plus que sa volonté de créer, n’être plus que l’Idée. Il le libère en l’asservissant aux moyens de sa création. Comme un Faust qui ne voudrait pas de seconde vie, mais qui désirerait seulement éprouver l’idée de cette autre vie.
14. Et si on n’en avait rien à foutre ?
15. Précisons : pourquoi se scandaliser particulièrement de l’irruption de ChatGPT dans la création de l’œuvre littéraire, quand on utilise déjà Word au lieu du papier, Google au lieu d’une encyclopédie, Maps au lieu de voyager, Crisco au lieu du dictionnaire des synonymes ? Maudire ChatGPT, n’est-ce pas aussi le fétichiser – donc lui offrir le privilège de devenir le terme central de tout débat sur l’avenir de la création ? Et puis, l’utiliser comme partenaire de création – pour affiner un personnage, produire un premier jet, résumer des informations –, n’est-ce pas accélérer un processus qui aurait de toute façon eu lieu autrement ? La technologie n’a jamais empêché que s’écrivent de grands romans, ni des mauvais. Elle les a simplement hâtés.
16. Cette remarque valide le critère hégémonique du monde proposé par ChatGPT : l’efficacité du résultat. L’écrasement du chemin par la destination. James Frey veut écrire « le meilleur livre possible », pas le livre le plus vivant possible.
17. L’horizon de la création n’est pas dans la performance du texte, mais dans le blanc de l’œuvre. Le blanc est l’image qui m’est venue. ChatGPT n’abîme pas le résultat : il le change en s’insinuant dans ses blancs. Déléguer son acte de création n’est plus exactement créer soi-même. C’est autre chose – mais quoi ?
18. L’écrivain crée ; ChatGPT génère. La création suppose la métamorphose. La combinaison infinie de la somme de textes ingérés par la machine produit l’illusion de la création par son efficacité stupéfiante.
19. Dans Simulacres et simulation, Jean Baudrillard écrit :« Aujourd’hui l’abstraction n’est plus celle de la carte, du double, du miroir ou du concept. La simulation n’est plus celle d’un territoire, d’un être référentiel, d’une substance. Elle est la génération par les modèles d’un réel sans origine ni réalité : hyperréel. Le territoire ne précède plus la carte, ni ne lui survit. C’est désormais la carte qui précède le territoire – précession des simulacres –, c’est elle qui engendre le territoire et, s’il fallait reprendre la fable, c’est aujourd’hui le territoire dont les lambeaux pourrissent lentement sur l’étendue de la carte. C’est le réel, et non la carte, dont des vestiges subsistent çà et là, dans les déserts qui ne sont plus ceux de l’Empire, mais le nôtre. Le désert du réel lui-même. »
20. Jean Baudrillard a publié Simulacres et simulation longtemps avant ChatGPT, en 1981. Cette distance rend plus troublante encore son emploi du terme de génération. L’hyperréel, donc, se définit comme « la génération par les modèles d’un réel sans origine ni réalité ». L’hyperréel n’est pas un meilleur réel, mais sa simulation. Un mode d’existence qui ne s’attrape ni ne se touche, mais qui plie le vrai réel à l’ombre qui le précède désormais – c’est la « précession des simulacres ».
21. ChatGPT est un simulacre autant qu’une simulation. Le simulacre façonne son design – son interface qui parle comme à un ami, qui fait semblant d’écrire ses réponses. Le langage que produit ChatGPT est une simulation : la scène de kebab sauce Bolaño est elle aussi « sans origine ni réalité ». N’avoir pas d’origine, c’est-à-dire ne venir d’aucune chair, d’aucun esprit. Inhumaine, en quelque sorte. Cette parodie de création n’a pas de réalité. Le texte existe, bien sûr. N’importe qui peut le copier-coller dans son propre roman. Mais il n’est pas le produit d’une expérience réelle, il ne vient d’aucun appareil sensoriel. Ces mots drapent une sidérante ingénierie algorithmique, un vertige chiffré. Cette absence d’origine, c’est-à-dire d’auteur et d’intention, suppose l’absence de destination. L’hyperréel est une génération d’insignifiance. L’insignifiance abîme le blanc de l’œuvre.
22. Le blanc de l’œuvre ne peut pas être décortiqué avec des mots ; il se ressent. Quand Roberto Bolaño écrivait 2666, il se battait contre un cancer du foie. Il est mort en 2003, avant que le livre soit totalement achevé. Certains lecteurs traversent 2666 accompagnés par la mémoire de ce Chilien exilé luttant contre la douleur pour achever un livre fou avant de mourir. D’autres lecteurs l’ignorent, mais n’en lisent pas moins 2666 comme un voyage fabuleux. Ils sont captivés par la trajectoire des critiques, horrifiés par les féminicides de Santa Teresa, aimantés par l’absence de Benno Von Archimboldi. Une grande œuvre ne fait pas seulement lire, mais vivre. N’importe quel lecteur transporté par cette lecture verrait, à coup sûr, cette expérience anéantie s’il apprenait que 2666 avait entièrement été écrit par une IA. Ce serait pourtant le même texte, la même puissance littéraire, les mêmes prouesses narratives. Mais quelque chose viendrait soudain à manquer, une chose indicible et évidente qui le laisserait seul au milieu d’une vallée de l’étrange.
23. Martin Heidegger dit que la parole est la « maison de l’être » (14). Il dit aussi que « toute pensée qui déploie le sens est poésie ». Une parole produite hors de cette maison court le risque d’être une parole vide. Sans origine et sans destination, car sans chemin.
24. ChatGPT emploie les mêmes mots que les écrivains, mais ne parle pas le même langage. Sa parole est celle de l’algorithme, de la haine contenue dans le langage abstrait pour la parole organique. Dans La prose du monde, Maurice Merleau-Ponty écrit : « L’algorithme, le projet d’une langue universelle, c’est la révolte contre le langage donné. On ne veut pas dépendre de ses confusions, on veut le refaire à la mesure de la vérité, le redéfinir selon la pensée de Dieu, recommencer à zéro l’histoire de la parole, ou plutôt arracher la parole à l’histoire. »
25. Leibniz rêvait d’une langue universelle débarrassée de ses impuretés, de ses illogismes. Une langue absolument transparente, efficace et univoque, dont la perfection rendrait possible sa formalisation. En 1854, George Boole invente l’algèbre binaire, capturant enfin le raisonnement humain dans les rets de la logique mathématique. En 1950, Alan Turing publie un article fondateur où il propose d’attribuer aux ordinateurs la faculté de penser à la condition qu’ils puissent simuler le langage humain (15). Il développe aussi le projet d’une machine universelle « utilisable pour calculer n’importe quelle séquence calculable ». La cybernétique est la matrice conceptuelle du monde des ordinateurs. Le rêve de Leibniz, la machine de Turing et l’algèbre de Boole sont au cœur de son programme (16).
26. Au milieu du XXe siècle, la cybernétique est née comme la science de pilotage de tous les systèmes complexes. « Nous avons décidé de désigner l’ensemble du domaine de la théorie du contrôle et de la communication, qu’il s’agisse des machines ou des animaux, par le terme "cybernétique" », écrit Norbert Wiener en 1948, dans le livre fondateur Cybernetics. La cybernétique conçoit toutes les organisations – sociales, biologiques, physiques, techniques – comme réductibles à une unité, l’information. Oui, non ; vrai, faux ; un, zéro. « La réalité doit être fixée par oui ou par non grâce à la proposition. Il faut pour cela qu’elle soit complètement décrite par la proposition. La proposition est la description d’un état de choses », énonçait Ludwig Wittgenstein dès 1921, dans le Tractatus logico-philosophicus. La cybernétique œuvre à la transformation du monde en information. Google, dont la valeur repose sur l’aspiration et le tri de l’intégralité des informations disponibles, en incarne un aboutissement. L’hégémonie de l’information suppose l’absorption du langage sous le règne de la logique. En remplaçant la parole par l’information, la cybernétique dissocie et isole le signe du réel, le calcul du sens, l’univoque de l’ambigu. Elle œuvre à remplacer les langues par un langage coupé de la « maison de l’être ». Les mots, transformés en entités mathématisables, n’entretiennent plus de rapport avec la densité du monde. Ils ne peuvent plus vouloir dire plusieurs choses à la fois. Ils n’ont plus d’histoire, ni de personnalité. Ils sont inorganiques.
27. La philologue Clarisse Herrenschmidt considère le langage informatique comme un système d’écriture (17). Il y a la langue, le nombre, le code. Son irruption provoque une « troisième révolution graphique de l’histoire », une convulsion nouvelle dans l’histoire millénaire des signes. Ce bouleversement hybride en quelque sorte les deux premiers, puisque l’ordinateur calcule et écrit du même geste. Il calcule en écrivant, et écrit en calculant. Langue, nombre et code ne partagent cependant pas « le même univers sémiologique ». Le code, dit Clarisse Herrenschmidt, procède de « langages techniques, arbitraires, consciemment calculés et écrits par des spécialistes pour le travail des machines dans l’industrie productive, guerrière, financière et sociale [qui] signifient en pratique une extension du chiffre ou codage secret, depuis très longtemps en usage dans la vie militaire et diplomatique ».
28. Cybernétique vient du grec « κυβερνήτης » : gouverner. Le langage de la cybernétique n’est pas seulement univoque, abstrait et rationnel. Il est aussi un langage de pouvoir. Dans Défense et illustration de la novlangue française, Jaime Semprun distingue l’archéolangue, qui est « l’œuvre commune des travailleurs manuels et des poètes », d’une novlangue parfaite parce que « façonnée par le traitement automatique de l’information ». Son efficacité naît de l’appauvrissement du monde préalable à l’exercice de son empire. Il écrit : « Nous gagnons en précision ce que nous perdons en imagination. » Y compris quand la machine génère un Bolaño hyperréel et qu’elle singe l’imagination humaine. La littérature coproduite avec ChatGPT ratifie l’assaut contre le langage de ChatGPT en collaborant à sa propagation. Cette littérature, qui devient cyberlittérature, se justifie logiquement par les mêmes desseins que l’empire cybernétique : l’efficacité et l’optimisation. Faire le « meilleur livre possible », même si c’est un livre mort.
29. Comment nommer ce blanc – la part inappropriable ?
30. Dans son célèbre texte L’œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique, Walter Benjamin définit le concept d’aura comme cet invisible « qui s’étiole » par la reproduction technique. Il capte par ce concept l’expérience sensible qui distingue la Joconde de la photo de la Joconde. « La technique de reproduction – ainsi la désigne-t-on généralement – détache l’objet reproduit du cadre de la tradition. En multipliant les reproductions, elle remplace l’autorité de sa présence unique par une existence en masse. Et en autorisant la reproduction future à entrer en contact avec le récepteur à l’endroit où il se trouve, elle actualise l’objet reproduit. »
31. L’aura paraît cerner ce qu’éviderait un 2666 uniquement généré par ChatGPT. Mais l’analogie ne fonctionne pas. Dans Le partage du sensible, Jacques Rancière dit se méfier de « la déduction des propriétés esthétiques et politiques d’un art à partir de ses propriétés techniques », comme l’opère la thèse de Walter Benjamin. La littérature dément justement le concept d’aura – ou, plutôt, la littérature limite le champ de sa vérité. Les millions d’exemplaires des Hauts de Hurlevent ou de Madame Bovary n’ont aucune prise sur l’émotion esthétique qu’ils produisent. La littérature, en dupliquant l’identique à l’infini, déconnecte son émotion de la matière qui la porte. Sa puissance ignore le support. Car une présence passe, même dans l’édition la plus modique. Une présence mystérieuse que la prolifération n’épuise pas, mais qui se dissout sitôt que son origine s’inhumanise.
32. Le blanc désigne cette présence inoxydable qui traverse les mots. Une présence dans l’absence que je propose d’appeler : empreinte.
33. L’empreinte n’est pas une pureté, et tient pourtant à une essence. L’œuvre n’est jamais vierge de la technique, mais l’acte créateur lui imprime un sceau. Ce sceau s’oppose au « réel sans origine » de la simulation dont parle Baudrillard : il est l’origine. La preuve de l’intensité incarnée d’un espace-temps, d’une constellation organique de rythmes, d’émotions, d’idées. Il n’est pas nécessaire de savoir que plane l’ombre d’un cancer pour être bouleversé par 2666, ni de connaître les rédacteurs anonymes de l’Ancien Testament pour en être foudroyé. Homère n’a peut-être jamais existé. Hamlet n’a peut-être jamais été écrit par Shakespeare. Mais, parce qu’aucun soupçon ne pèse sur l’empreinte de leur origine, ils portent en eux l’irréfragable présence d’une expérience originelle dans laquelle se confondent la sueur, le génie, le désespoir. On tolère que L’Iliade soit écrite par un anonyme, pas que L’Odyssée soit générée par une machine. Non que l’idée soit moralement scandaleuse. Simplement, sans cette empreinte, il y aurait une rencontre ratée, car seul le lecteur s’y rendrait. Il se retrouverait dupé, seul sur un manège vide. Pour cette raison, l’empreinte n’a à voir ni avec la qualité du texte ni avec l’identité de l’auteur. L’empreinte est une vibration qui se perpétue à chaque lecture.
34. Que deviendra la certitude de cette empreinte à mesure que cohabiteront littérature créée et littérature générée, que disparaîtra sa présomption ?
35. Walter Benjamin expose en particulier sa vision du langage dans trois brefs essais. Dans Sur le langage en général et sur le langage humain, une lettre de 1916 adressée à Gershom Scholem, il écrit que « l’essence spirituelle se communique dans un langage », mais qu’il en reste une part incommunicable car « ce qui est communicable dans une essence spirituelle, c’est son essence linguistique ». Dans La tâche du traducteur, publié en 1923, il précise : « Il reste en toute langue et toute œuvre langagière, hors du communicable, un incommunicable, quelque chose qui, selon le contexte où on l’atteint, est symbolisant ou symbolisé. » Il fait le pari que, tapi sous les formes visibles du langage, subsiste « une langue de la vérité, où les ultimes secrets, vers lesquels s’efforce toute pensée, sont conservés sans tension et eux-mêmes silencieux », et que « cette langue de la vérité est le véritable langage ». Plus tard, Walter Benjamin prolonge sa conception du langage dans un sens plus matérialiste. Dans Sur le pouvoir d’imitation, en 1933, il évoque le lien organique qui, dans le langage en général et dans l’écrit en particulier, opère « la fusion du sémiotique et du mimétique ». Le langage constitue « un médium dans lequel ont intégralement migré les anciennes forces de création et de perception mimétique ». Walter Benjamin écrit aussi que la lecture arrive « avant tout langage, dans les entrailles, dans les étoiles ou dans les danses ». Le désir de lecture précède le tracé du signe.
36. Les mots sont plus que les mots. Walter Benjamin saisit la présence énigmatique qui les traverse, leur cinétique bizarre. Le dépôt des âges, le sceau des gestes, l’empreinte des êtres. Il rappelle la nature de l’invisible qui disparaît lorsque les signes sont digérés par les machines, lorsque des cimetières de textes reposent dans tous les data centers du monde. Prêts, sous le regard triste d’Épiméthée, à se combiner infiniment.
Youness Bousenna est né en 1990. Écrivain, critique littéraire et journaliste, il est l’auteur du roman Les présences imparfaites (Rivages, 2024) et de la nouvelle La flemme de la forme (49 pages, 2026).
« OpenAI says ChatGPT users send over 2.5 billion prompts every day », The Verge, 21 juillet 2025.
« GPT-4 has more than a trillion parameters », The Decoder, 25 mars 2023.
« Mesurer la gloutonnerie numérique », Le Monde diplomatique, juillet 2025.
« The New Fabio Is Claude », The New York Times, 8 février 2026.
« Amazon confronté à une déferlante de “faux livres” générés par intelligence artificielle », Le Monde, 12 décembre 2023.
« James Frey : "J’utilise l’intelligence artificielle parce que je veux écrire le meilleur livre possible." », Pompidou+, Centre Pompidou, 1er septembre 2023.
Jena Russell et al., « StoryScope: Investigating idiosyncrasies in AI fiction », étude présentée à la Conference on Language Modeling (COLM) de San Francisco en octobre 2026.
« Le prochain prix Goncourt sera-t-il écrit avec une IA ? Du rejet à la curiosité, les écrivains prennent position », Télérama, 28 avril 2026.
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