Un livre (audio),
et la paix

Romane Lafore

Du premier livre adulte que j’ai lu pré-adolescente, je garde davantage de souvenirs physiques que d’émotions littéraires. Ou plutôt, les émotions littéraires que j’associe au souvenir de l’avoir lu se logent principalement dans ma mémoire sensorielle. D’ailleurs je ne saurais déterminer avec certitude de quel livre il s’agissait, au-delà du fait que c’était un Zola. Sûrement L’Assommoir ou Germinal, un grand roman naturaliste, une fresque sociale à la mécanique tragique qui allait me condamner pour le restant de mes jours à n’aimer réellement qu’un certain type d’œuvres – les romans dont les personnages sont mal barrés ; les films aux dialogues plus vrais que nature, au jeu régi par la Méthode – et faire de moi une indécrottable peine-à-jouir en matière de suspension of disbelief (difficile de pardonner les approximations après la méticulosité documentaire des Rougon-Macquart). Une lecture décisive, donc. Et pourtant, quand je pense à la descente aux enfers de Gervaise ou au sort qui s’acharne sur Étienne Lantier, c’est comme si les émotions que j’avais éprouvées s’étaient dissoutes dans l’étendue iridescente d’une mer clapotant contre les galets d’une crique des Cyclades. Ce que je revois, en pensant à ma rencontre avec le roman du XIXe, c’est mon bras de jeune fille maigrichonne, miraculeusement immunisé contre la crampe, tendu au-dessus de mon visage et prolongé d’un gros livre de poche en guise de parasol. Je sens l’odeur de la crème solaire, le goût du sel contre mon épaule, j’entends des enfants rire au loin, une balle qui rebondit contre une raquette en bois, un couvercle de glacière qu’on referme, et je suis à nouveau remplie de cette certitude : là où je me trouve, entre les pages de ce livre au papier jauni et spongieux qui s’imbibe un peu plus chaque jour au contact de mes doigts mouillés (par moments, il faut bien se rafraîchir) et qui tel un arbre bourgeonnant enflera à vue d’œil avant de perdre peu à peu ses pages et de finir abandonné, une fois achevé, à l’extérieur de la valise – là où je suis, entre ces pages, se trouve toute entière moi.

Personne ne me manque quand j’ai un livre entre les mains, rien ne peut m’atteindre – et pas seulement l’ennui, que, bien sûr, on le sait, la lecture chasse ; je ne veux pas parler que du plaisir : je veux parler d’un principe de survie, activé dès mon enfance. Mettre en veille mon extraversion pour me plonger dans l’histoire et la pensée de personnages, en un mot dans leur vie, ne me divertit pas ; cela me concentre, au contraire, et ce faisant me contient, me garde à l’abri au sein d’un monde clos dans lequel je peux traverser toutes les passions humaines sans craindre les blessures infligées par la vraie vie et surtout les vrais gens. Mon rapport aux romans est vampirique : au lieu de m’offrir une évasion, comme le dit le cliché, leur lecture m’ancre au tréfond de moi-même et m’enrichit d’une substantifique moelle qui innerve, fortifie ce que j’ai de plus sacré et de plus inaltérable. Il n’est d’ailleurs pas anodin que ce souvenir de lecture enchanteur cohabite chronologiquement avec certains événements tragiques qui m’ont percutée. Au plus près du drame, se logeait, sur une île grecque, son antidote – la définition, à mes yeux, du bonheur terrestre : un livre, et la paix.

Plus de vingt-cinq ans ont passé et la recette de l’antidote n’a pas changé. Mais le flacon, si. À présent, j’atteins la paix en pliant des chaussettes. Car depuis quelques années, les livres, je les écoute.

 

J’avais déjà écouté des histoires, bien sûr. Comme beaucoup d’enfants, j’ai eu la chance de naître dans une famille où la lecture du soir était ritualisée – ma mère, comédienne, excellait en outre à « faire les voix ». Mon père, lui, s’allongeait chaque soir à mes côtés pour me glisser à l’oreille toujours la même histoire. Plus tard, adulte, j’ai retrouvé un peu de ce plaisir régressif en demandant aux hommes que j’aimais de me faire la lecture à voix haute – cela m’a toujours paru sceller entre nous une intimité bien supérieure à celle des corps. Quand j’ai plongé, durant d’autres vacances, dans la saga de L’Amie prodigieuse en version originale, j’ai obtenu de mon compagnon, non italophone et non pourvu du permis de conduire, qu’il me lise le roman à voix haute tandis que j’étais au volant. Je préférais entendre massacrer les accents toniques plutôt que de devoir attendre le soir pour connaître la suite des aventures de Lenù et Lila. Mais ces tentatives tournaient vite court, révélant l’artifice de leur dispositif. Dès lors que je savais lire, seule ma voix à moi, pensais-je, ma voix mentale, pouvait garantir le succès de cette plongée intérieure offerte par la lecture. Quand c’était un proche qui me la faisait, un proche dont la voix, à mes oreilles, résonnait de tant d’échos intimes, l’expérience était parasitée par les conditions réelles dans lesquelles elle s’inscrivait : je n’étais plus simplement lectrice, quand je la réceptionnais, j’étais à nouveau petite fille voulant ressusciter l’âge d’or, ou bien jeune femme tâchant d’impressionner son amant par ses exigences littéraires, je devais donner de moi à l’autre qui lisait plutôt que de pouvoir tout absorber. Il a fallu que je devienne mère, que je découvre ce que voulait dire aimer sans rien attendre en retour, aimer par fatalité, il a fallu que je découvre ce que voulait dire, réellement, « donner de soi » et combien il m’en coûtait, tous les jours, sur mon corps, sur mon âme, il a fallu que je sente cette paix véritablement menacée (et que j’apprenne qu’on pouvait passer littéralement une heure à récurer les recoins d’une chaise haute afin d’en ôter les croûtes d’aliments sédimentés) pour qu’opère à nouveau, après trente années de rapport strictement oculaire à la littérature, la magie de la lecture passive. Passive ? Le terme est délibérément provocateur. En réalité, la pratique du livre audio n’a rien de passif. Au contraire. C’est pour me réapproprier mon temps, ne plus le subir, que je suis tombée dedans.

 

Tout a commencé grâce à Daniel Fiévet. À l’exception des classiques du genre comme Les Pieds sur terre et La Série documentaire, ou de pépites inclassables comme Cerno L’Anti-enquête, je n’ai jamais été adepte de ce type de podcasts qui tient aujourd’hui le haut du pavé, feuilletonnant et très autobiographique. À les écouter, j’ai toujours l’impression d’avoir été forcée d’épier aux portes. En revanche, une chose dont j’ai toujours été adepte – pour le meilleur comme pour le pire –, c’est de meubler le silence. Je n’aime pas laisser mon esprit vagabonder quand mon corps se consacre à une tâche répétitive. J’ai donc beaucoup repeint des meubles, passé l’aspirateur, fait mon footing en écoutant les rares podcasts qui trouvaient grâce à mes oreilles. Et parmi eux figure In extremis, la série de Daniel Fiévet consacrée aux histoires vraies de rescapés en tout genre – l’une de mes marottes. Rien de tel pour se donner du courage sur un éreintant sixième kilomètre de course dominicale que d’écouter le récit de rugbymen coincés dans la Cordillère des Andes et condamnés à manger leurs coéquipiers (une fois morts, rassurez-vous). Mais parmi tous ces destins extraordinaires, aucun ne m’a autant passionnée que celui des naufragés du Wager. Lorsque l’épisode s’est achevé, j’en voulais encore. Je me suis alors rappelé l’existence du livre de David Grann, grand succès de librairie, donc probablement passé en version audio. Et si je l’achetais ? Puisque c’était de la non-fiction, pensais-je (à tort, car il s’agit avant tout d’un immense roman d’aventures), j’aurais sûrement l’impression d’écouter un podcast d’histoire très exhaustif.

Je ne savais pas, alors, que l’écoute permet de tout éprouver. L’émerveillement devant l’ascèse stylistique d’Han Kang – que j’associerai désormais, par un effet que je ne saurais tout à fait m’expliquer, à la blancheur granuleuse d’un sous-sol dans lequel j’ai dû longuement m’affairer pendant que se déroulait à mes oreilles le ruban ciselé d’Impossibles Adieux – ; la jouissance face à l’ironie chirurgicale d’Italo Calvino – les allées désertes d’un parc municipal sur les hauteurs de Poitiers, et la ville qui se déploie en contrebas, faisant curieusement écho aux considérations du narrateur de La Spéculation immobilière – ; la délectation le disputant à l’effroi à mesure que se révèle la vraie nature de Gilles, dans Ta promesse de Camille Laurens –  mon ancien appartement au parquet blond inondé de lumière – ; l’émotion qui coupe le souffle à la fin de L’Amour, et ce terre-plein sur la place de la Nation, innervé d’allées blanches comme tous les embranchements de vie que n’ont pas pris les personnages de François Bégaudeau. J’ai fini certains livres audio dans un état de fébrilité qui m’a conduite à revenir en arrière plusieurs fois de suite – ainsi en a-t-il été de Nessuno torna indietro (non traduit à ce jour) d’Alba de Céspedes, et de tous les livres d’Annie Ernaux, dont les dernières phrases emportent toujours une partie de vous-même que la musiquette placée à la fin du livre audio en guise de sas de décompression (en général, quelques notes de piano) ne permet pas de récupérer : ça y est, vous êtes déjà devenu·e quelqu’un d’autre.                    

En écoutant Les Naufragés du Wager de David Grann, j’ai eu l’impression d’apprendre à lire une seconde fois. Je me souviens que c’était le printemps, que la météo ne permettait plus d’utiliser l’option sèche-linge impunément, qu’il fallait défroisser puis étendre chacun des petits tee-shirts, défroisser puis accrocher chacune des petites chaussettes aux petites pinces du séchoir suspendu. Et je me souviens avoir pour la première fois aimé cet exercice – n’avoir jamais étendu le linge de mes enfants avec autant de soin, ne m’être jamais livrée si volontiers à l’exercice de ma domesticité. Passer du podcast au roman audio revenait pour moi à sauter dans l’océan après m’en être tenue au grand bain. Soudain, je devenais l’unique réceptrice de cette voix qui me parlait sans interruption au creux de l’oreille. Cette voix nue, valeureuse – 9h13 d’écoute, indiquait tout de même l’éditeur –, qui se lançait dans cette histoire à mes côtés, sans jamais faiblir, ni bégayer, réclamant le silence autour d’elle. Cette voix que j’ai très vite appris à manœuvrer, m’enhardissant à mesure que je me laissais happer par le roman à augmenter la cadence, passant la vitesse de lecture de 1 à 1,5, allant même jusqu’à atteindre les x 2 lorsque toutes les conditions – plaisir, compréhension et concentration – étaient réunies pour filer vite.

Seul Du côté de chez Swann, relu auditivement l’année dernière (la voix de Dussollier écoutée yeux écarquillés dans la nuit noire, puis les ombres des platanes sur le boulevard de Belleville abritant les amours clandestines de Mlle Vinteuil) n’a pu que très ponctuellement tolérer des passages de l’andante à l’allegro – à vrai dire, je n’ai jamais autant utilisé le bouton permettant de revenir 30 secondes en arrière qu’en écoutant La Recherche. Pour le reste, je l’admets : j’écoute presque tous mes livres audio en accéléré. Mais je ne crois pas être criminellement irrespectueuse – juste vampire. Juste incapable de ne pas absorber ce texte pour le faire pulser en moi au rythme imposé par ma sensibilité. Et n’est-ce pas, au fond, la plus grande marque de déférence envers le pouvoir de la littérature ? C’est lorsque je franchis la vitesse x 2 de lecture que c’est mauvais signe : il y a des livres que j’ai écoutés en diagonale. En général, je finis par abandonner ceux-là, qui continuent de peupler tels des morts-vivants ma bibliothèque virtuelle – à l’instar de la grande Sylvia Plath, dont La Cloche de détresse a hélas arrêté de sonner à « 5h43min restantes ».

En effet, écouter des livres induit de renoncer au repère de la pagination. Lorsqu’on est habitué·e à avancer dans un livre à la force du poignet, cela peut dérouter. L’écouteur de roman ne connaît qu’au moment où résonne la musiquette finale la satisfaction d’avoir fini. Il ne voit pas le moment où le volume, retourné sur la table de chevet, devient plus épais à gauche qu’à droite. Certes, il est déjà privé de la progression matérielle s’il a la fâcheuse manie de lire sur tablette, mais même le client de Kindle ignore la totale soumission à la voix qu’impose le livre audio. Pour savoir où il en est, le lecteur auditif devrait avoir les yeux rivés sur l’application, or le lecteur auditif, rappelons-le – pardon, la lectrice auditive, c’est bien l’un des enjeux de cet article –, suspend des chaussettes pointure 23-26. Mais en cet abandon réside justement tout le sel de l’expérience. Il m’est souvent arrivé de me laisser cueillir par la fin d’un livre que je n’avais pas vue venir. Les romans de Marie-Hélène Lafon (Les Sources : tri des vêtements d’hiver 4 ans ; Joseph : quai de TGV bondé à Lyon Part-Dieu), parce qu’ils sont d’une brièveté qui relève de la pureté, ont cette vertu. Un cœur simple aussi (également La Part-Dieu, me semble-t-il… la suite du trajet ?).

De manière générale, la lecture auditive réclame de notre part une attention qui confine au sacrifice – sacrifice de la tentation du WhatsApp en parallèle (maintes fois testé par l’autrice de ces lignes, invariablement voué à l’échec), renoncement à cette liberté qu’ont nos pensées de vagabonder tandis que les yeux s’obstinent à faire semblant de lire dix fois la même phrase ; renoncement à la dimension graphique du texte  – oui, c’est vrai, lire par l’oreille nous fait passer à côté de certaines subtilités. J’ai dû vérifier sur Wikipédia l’orthographe de cet Hindley Earnshaw dont le nom à la puissante sonorité prenait une teinte si menaçante dans la bouche de la bien nommée Mélodie Richard lisant Les Hauts de Hurlevent (les hauts de Romainville, limite Montreuil, un matin de début de printemps). Idem pour la Nastienka des Nuits blanches de Dostoïevski (séance de batch cooking).

Mais qu’ai-je gagné, en échange ? Où situer, sinon au cœur même de la littérature, cette réception dans sa chair, dans sa sensibilité, de deux voix mêlées – celle de l’auteurice, celle de l’acteurice ? Comment qualifier autrement que par l’adjectif « littéraire » la communion qui en résulte, cet unisson qui transcende trois singularités le temps d’un fichier AAX ? Et que dire de cette expérience presque méta que constitue l’écoute d’un roman lu par son autrice ? Aurais-je autant aimé Proust, roman familial (le front de mer de Saint-Denis-d’Oléron battu par un vent de février et toute une maison de vacances à astiquer dans la nuit noire avant le départ) si le timbre de Laure Murat n’avait pas imperceptiblement faibli en rapportant les mots de ce dentiste lui préconisant de « couper toutes [ses] racines » ? Aurais-je pleuré si une autre femme qu’Annie Ernaux m’avait lu sa lettre à L’Autre fille (la fontaine de la place Gambetta) ? Aurais-je ressenti la même rage communicatrice dans la prose de Constance Debré (les platanes du boulevard de Belleville, encore) si ce n’était pas Constance Debré qui me parlait ? Ou Nathacha Appanah (ménage musclé pré-déménagement) ou Maylis de Kerangal (dégivrage du congélateur) ? Sans doute que oui. Sans doute que oui car l’art du livre audio est total, et qu’il parvient parfois à réunir deux génies : Nanni Moretti prêtant la raideur savamment clownesque de son timbre à l’immense Natalia Ginzburg (tri petits legos/grands legos). Denis Podalydès interprète virtuose des grands prix de l’automne (son ironie lorsqu’il imite Carrère imitant Carrère d’Encausse invoquant Kylian Mbappé avant sa mort : repeindre une commode en rouge framboise ; sa pudeur presque blanche quand il fait entendre la mélodie du vieux piano de La Maison vide de Mauvignier : parc de la Corniche des forts, nuages de condensation devant ma bouche, côte verticale, pire effort de la saison, mais aussi réorganiser le garde-manger afin de lutter contre une invasion de mites : effort d’un autre type). La voix si grave, chancelante et tragique d’Anne Alvaro, vibrant sur le fil du sanglot tout le long de Beloved, de Toni Morrison (entreposer la moitié d’un appartement dans des caisses à la cave pour faciliter la venue de locataires saisonniers). Chaque acteurice a sa propre façon de lire, de « faire les voix ». Et laisse un peu de sa subjectivité dans les romans qu’iel, d’une certaine façon, réécrit.  

                  

Je suis traductrice littéraire et romancière : en faisant le choix d’une vie professionnelle « indépendante », soumise aux aléas d’un marché en déroute, j’ai renoncé à une forme d’indépendance. La plupart de mes journées, je les passe à demeure, entre la table de la cuisine et la table du salon, profitant de chaque pause ou de chaque manque d’inspiration pour faire tourner une machine ou reboucher des feutres à la pointe agonisante. D’une certaine façon, j’y ai trouvé mon compte. Je n’ai pas les moyens de m’offrir les services d’un·e employé·e de ménage (essayons de dégenrer ce métier, pour voir…) et j’assure à moi seule – volontairement, me dis-je, mais sans doute en proie à un déni pour le coup impossible à dégenrer – une partie substantielle de l’entretien du logement que je partage avec mon compagnon et nos deux enfants. Le soir, à une heure scandaleusement tardive, quand je peux enfin m’affaler, à bout de force, sur un canapé assiégé par les sabres en mousse et les dragons en polymère chargés de PFAS, je suis comme tout le monde : je sors mon téléphone et je scrolle. Une fois par semaine, pour satisfaire à des injonctions autant esthétiques que sanitaires, je m'astreins à un exercice physique objectivement désagréable. Indépendante, je ne le suis que sur ma fiche d’impôts. Je suis soumise à ma vie d’intellectuelle freelance, de consommatrice, de mère, de femme dans un monde patriarcal.

D’une certaine façon, l’audiolivre est le moyen que j’ai trouvé pour résister à toutes ces dispersions. Bien sûr, cet affranchissement passe par une autre forme de servitude, numérique, technologique, à des années-lumière de mes premiers émois littéraires adultes, quand je découvrais qu’un vieux livre de poche suffisait pour que je conquière ma safe place. Aujourd’hui, ma safe place s’obtient au prix d’un contact prolongé avec les ondes sûrement cancérigènes de deux petits écouteurs blancs hors de prix qui s’obstinent à s’enfuir hors de leur boîtier. Ma safe place engraisse un géant trumpien. Ma safe place nécessite une batterie. Des crédits. Et ma safe place est régie par de tristes lois du marché qui barrent l’accès à certains chefs-d’œuvre confidentiels. Mais un phénomène s’est vérifié depuis que je m’y réfugie de nombreuses heures par semaine. Cette safe place est peuplée d’une très grande majorité de femmes consacrant une très grande majorité de leur œuvre à commenter le sort des femmes. C’est en leur compagnie que, les mains liées par la tâche, je passe une partie de mes journées. Je n’écris pas, dans ces moments-là. Mais j’absorbe la moelle qui m’en donnera la force, quand j’aurai pu me ménager mon temps à moi.

 

Fort heureusement, il m’arrive encore de lire des livres avec mes yeux. Et de le faire sur une plage, avec le goût du sel sur mon biceps et le rire des enfants au loin. Je savoure d’autant plus ces moments qu’ils sont rares, et que les enfants qui rient sont les miens, et que le rire a tôt fait, j’en sais quelque chose, de se transformer en pleurnicheries, et que c’est de moi qu’on attendra, dans quelques minutes, que s’ouvre le couvercle de la glacière. Du reste, un ensemble de raisons, à la fois économiques, écologiques et confusément névrotiques, m’interdit de retourner en Grèce.

Je ne suis plus une pré-adolescente maigrichonne. Ma liberté n’a plus le même visage qu’avant. Je suis adulte. Mais quand j’écoute un livre audio, en courant, me brossant les dents, mixant une soupe, nettoyant des vitres à la raclette et au vinaigre blanc, débouchant des canalisations aux cristaux de soude (méthode redoutable : l’essayer, c’est l’adopter !), repeignant en vert cresson les carrelages d’une salle de bains grisâtre (la voix de Nathalie Richard racontant l’obsession pour le terme « molécule » de la mère d’Ann d’Angleterre, de Julia Deck), je me connecte à quelque chose d’inaliénable, qui me contient toute entière moi : un livre, et la paix.

 

Née en 1988 en région parisienne, Romane Lafore est romancière et traductrice littéraire de l’italien. Son dernier roman, La Confession, est paru chez Flammarion en août 2024.

Onderwijsgek (2012) (Détail)
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