Peau noire, micros blancs

ÉCRIRE L’AFRIQUE DEPUIS L’EUROPE

J'habite un studio au-dessus du restaurant Le Drive, quelque part entre la gare du Vert de Maisons et celle de Créteil-Pompadour, où les odeurs de pizza et de viande grillée montent chaque soir par la cage d'escalier et se présentent sous ma porte. Je prends le soin de bien fermer ma fenêtre jusqu’à minuit face à l’intruse, heure de fermeture dudit restaurant. Hélas, c’est une présence qui ne demande pas la permission. Alors je l’accueille les bras ouverts avec du woussoulan, encens malien, ce qui finit par devenir un rituel d’écriture, chasser l’odeur par la senteur.

Le patron du Drive me salue d'un mouvement de menton, lorsque je descends mes poubelles ou reviens du supermarché, depuis qu’il a fini par déduire de ces nombreux allers-retours que j’habitais bien l’immeuble. Il faut dire qu’en l’espace de deux ans, je suis devenu un habitué du quartier, jamais tout à fait absent, même quand je passe des semaines à barouder dans les trains, je reviens toujours m’insérer dans une routine qui efface le temps passé ailleurs en quatre clics sur le digicode.

Sur la table, mon manuscrit attend, proprement imprimé et relié. En lui donnant cette forme physique, j’espérais qu’il pourrait devenir concret, et qu’il s’impose entier au lecteur, comme une mangue si mûre qu’on la mangerait avec la peau. Mais, las, c’est un roman qu’il faudrait élaguer, disent les bêta-lecteurs qui ont lu les uns après les autres la même version condensée dans un document PDF, ni tout à fait roman ni tout à fait essai, une forme hybride qu'aucune collection ne saura où ranger sans ces coupes suggérées : quelques personnages en trop, des digressions, des répétitions, un prologue dont il faudrait se débarrasser comme d’un échafaudage. En somme, je mène la vie caricaturale d’un écrivain obsédé par son futur roman, qui se réveille à cinq heures du matin, et, sans aucune vergogne, envoie des longs messages à son éditrice mère de deux jeunes enfants, sans se soucier de rien d’autre que la rigueur d’un rétroplanning. Je referme le manuscrit. Je ne puis me résoudre à abandonner ce prologue, cette part de l'échafaudage à laquelle on s'attache tant qu'on finit par la confondre avec l'édifice lui-même, à l'image des roues stabilisatrices d'un vélo que l'on redoute d'abandonner. Pourtant, il devient tout aussi superflu que le texte lui-même. Jeter le prologue, c'est jeter à l'eau le manuscrit. Ou jeter le manuscrit avec l’eau du prologue.

Pendant ce temps, des sollicitations affluent encore. Souvent des invitations d'associations estudiantines et communautaires. J’ai moi-même appartenu à certaines d’entre elles durant mes années d’études, pas si lointaines. Les étudiants qui ont depuis pris le relais voient en mon parcours « une source d’inspiration ». Je suis convié à animer des ateliers d’écriture, à prendre la parole autour de mes romans ou à partager mon expérience, dans l’espoir d’encourager d’autres voix à s’aventurer sur les chemins exigeants de la création littéraire.

Mon premier roman, publié voici quatre ans, m’a valu ce genre d'attention dont on ne sait jamais si elle éclaire ou éblouit : quelques articles élogieux, des projets annexes en discussion, l'oreille complaisante de quelques rédactions qui me connaissent désormais par mon nom (qu’ils déforment souvent) et m'invitent à commenter le Mali, comme si ce nom suffisait à garantir la vérité de ce que j'en dis. Le seul Malien à l’affiche, souvent.

Cette exposition, je la mesure chaque fois qu'un chauffeur de radio m'installe dans le bon fauteuil ; elle s'arrête pourtant, invariablement, au pied de cet escalier qui sent la nourriture, là où m'attendent le manuscrit, une bourse d'écriture qui ne couvre plus le loyer depuis longtemps, et une solitude que je n'ai choisie qu'à moitié.

La semaine dernière encore, une femme m'a arrêté dans le couloir du métro République, pour me dire qu'elle m'avait vu sur un plateau et que mes mots l'avaient touchée ; elle voulait savoir ce que je pensais vraiment, au fond, du Mali, de ma famille là-bas, de ce qu'on ne dit jamais à l'antenne, plus honnêtement, de tout ce qu’un romancier ne devrait jamais dire à l’antenne. J'ai répondu poliment, debout entre deux portes qui se refermaient, avant de remonter seul vers cet escalier qui, lui, ne demande jamais rien, sinon d'être gravi, chaque soir, avec un voisin qui aime fumer de l’herbe dans la cage d’escalier.

Faire la cuisine dans cet appartement reviendrait à organiser une fête, toute la famille olfactive nauséabonde conviée par l'effluve de la pizza, plus l'herbe du voisin en invitée surprise. Et ces villes jumelles d’Alfortville et Maisons-Alfort qui puent déjà, à cause des usines de levure et compagnie. Je descends au Drive chercher un morceau.

Sur la terrasse, une tablée papote en kabyle, je reconnais la langue si proche de sa version amazigh malienne que nous appelons le tamasheq, langue des Touaregs. Dedans, la télé accrochée au mur crache un match que personne ne regarde vraiment, juste des coups d'œil entre deux fournées, probablement un championnat de seconde zone dont les footeux se contentent en attendant les vrais bons matchs. Le client, avant moi, poireaute, le pouce rivé à son téléphone, le visage exsangue sous la lueur de l'écran. Je lance ma commande. Le patron tape la discussion en pétrissant sa boule de pâte, les phalanges blanchies de farine. (On ne pourra jamais l’accuser de vendre des pizzas industrielles.) « Alors, quoi de neuf, voisin ? »

Je lui parle du manuscrit et des mille péripéties qui l’entourent. Il hoche la tête, poli, mais on sent bien que ce n’est pas son rayon. Lui, c'est le stade, la ferveur des tribunes, les cris, les larmes, une bière après la fermeture. « Les bouquins, ce n’est pas trop mon truc », dit-il en rigolant. « Ma femme, par contre, elle en dévore, des romans. Énormément. » Et la guerre, comme sujet, ce n’est pas vendeur, pas sexy pour un sou, ça il me le fait comprendre par sa propre histoire familiale. Ses arrière-grands-parents ont fui la guerre en Arménie ; ou le génocide, allez savoir où commence l'un et s'achève l’autre, il y a déjà un siècle de cela. Il n'a pas très envie d'en réentendre parler ce soir, il en a eu son compte dans les réunions de famille, avec ces silences étouffants autour de la table lorsque le sujet resurgit, inévitablement à l’évocation de tel cousin ou tel autre.

L'employé, lui, étudiant à ses heures perdues (voyez l’ironie), enfourne la pizza, referme la porte avec un claquement de métal : « Moi ça m'intéresserait, de lire ça. Mais plus tard, pendant mes vacances, peut-être. Je dois déjà préparer mes partiels. »

Est-ce que je pourrais vraiment confier mon manuscrit à des inconnus, ici, entre deux pizzas et un but manqué à la télé ? Je récupère la mienne, fumante dans son carton.

Si l'écriture est le prolongement naturel de l'engagement, je me demande, certains soirs, de quoi elle doit se prolonger, elle, pour ne pas se vider de sa substance : de quelle colère, de quelle lucidité doit-elle se nourrir pour tenir face à la barbarie sans devenir, malgré elle, un luxe de temps calme ? Il y a une exigence que je cherche encore, penché sur ce manuscrit dont certaines pages me résistent et portent la confusion jusqu’au fin fond de la structure, la charpente. Lancer des tribunes comme on s’imagine que d’autres lancent des roquettes, composer des poèmes, tenir le journal de l'intenable, ou se tenir en retrait, simple gardien du réel : moi, j'écris des pages sur le doute, la résilience, et l’amour ; et je descends chaque matin cet escalier pour aller le dire ailleurs.

Dans ce roman, je parle du Mali, mon pays d’origine, qui est devenu, au fil des années, l’un de ces lieux où l’histoire semble avoir déposé toutes ses poubelles, en laissant le soin au peuple de trier ses déchets. Une crise multidimensionnelle. Un sol ancien, riche de son histoire impériale mais aussi de ses peuples sans chefferie, de ses manuscrits de Tombouctou et de ses traditions orales de Kéla, de ses immensités désertiques et de son delta intérieur du Niger, que les fragilités de l’État moderne ont peu à peu offert à une prédation organisée.

Dans la partie saharienne, l’absence de l’État a laissé place aux économies parallèles et aux promesses trompeuses : des prédicateurs radicaux et leurs réseaux d’influence, des financements discrets venus du golfe Persique, des trafiquants d’armes entrepreneurs de la guerre, de la drogue et de la prise d’otage ; des puissances étrangères et des sociétés multinationales avides de ressources. Au milieu de ces calculs, restent les Maliens qui vivent, espèrent et résistent, obstinément ancrées dans le Maaya (philosophie de solidarité et de dignité malienne), payant le tribut d’une guerre qui les dépasse.

Cependant, je refuse de tout réduire à la guerre. Et je ne peux pas davantage écrire une littérature paisible dans un pays dévasté, comme a pu le faire Camara Laye face aux bouleversements coloniaux de son temps. Entre ces deux impossibilités, je me perds. Mon narrateur s’efforce de rationaliser le monde, de tout appréhender et de tout résoudre par la seule puissance de la pensée et de la logique, dans une langue française soutenue, dépouillée de tout emprunt local, au cœur du chaos qui traverse à la fois son existence intime et l’histoire de son pays. Que vaut alors cette littérature détachée du réel face à la tragédie, cette écriture qui semble s’élaborer ailleurs, dans le luxe d’un monde intellectuel parisien si éloigné des Maliens et de leurs préoccupations ?

Le 25 avril 2026, des attaques terroristes ont visé plusieurs localités du Mali, et la capitale, Bamako, elle-même. La nouvelle me trouve encore couché, le téléphone déjà chaud de notifications, et mes mains tremblent un peu quand je compose le premier numéro. Je pense d'abord à mes parents, dont la maison s'élève non loin d'une caserne de pompiers ; à ma petite sœur, dont le domicile jouxte l'École nationale de la gendarmerie, déjà frappée en septembre 2024 ; à tant d'amis établis dans la ville-garnison de Kati. Toute la matinée, le combiné à l'oreille, parfois sur haut-parleur, je console un ami dont la cousine appartient à l'aviation militaire et qui n'a toujours aucune nouvelle – « Rien, me dit-il, rien depuis hier soir » –, un autre qui est politicien et se sait concerné par les arrestations qui vont suivre, une amie qui a déjà perdu son frère militaire dans cette guerre et que ces événements replongent dans un deuil qu'elle croyait avoir surmonté. Je me surprends à ne plus distinguer, dans la géographie de mes angoisses, le militaire du civil, comme si les uns et les autres ne formaient plus qu'un seul territoire exposé. Est-ce ainsi que commence une guerre civile, je me le demande, lorsqu'on ne sait plus qui, de l'ami ou de l'ennemi, se cache derrière un visage familier ?

Ce jour-là, je m'assois quand même devant le manuscrit, par discipline autant que par superstition ; mais les phrases commencées la veille me semblent d'une frivolité insupportable, et je referme le fichier sans avoir rien ajouté. Mes personnages, leurs peurs nourries du même réel, doivent-ils s'effacer devant la gravité de ce qui se joue, ou deviennent-ils, à cause d'elle, une urgence : le seul moyen de témoigner, quand bien même personne, pour l'instant, ne le juge suffisamment publiable ?

Les réseaux sociaux sont le premier lieu où je pose la question, quoique l'algorithme m'y devance déjà, suspicieux de certains mots que j'emploie. Puis l'attachée de presse de ma maison d'édition m'écrit un message qui fait basculer ce malaise dans quelque chose de concret : « On te veut ce soir sur France 5, tu peux ? » Je comprends alors que tout le mal que je me suis donné, depuis cinq ans, pour ne pas parler de politique de façon frontale, depuis ma démission du Conseil national de la jeunesse malienne, dont les raisons m'appartiennent en propre, n'aura servi à rien : je vais devoir prendre parti, au risque de dire plus que ce qu'il est prudent de penser tout haut, et d'exposer les miens à des dangers que je mesure mal. Reste ce reproche ancien qu'on adresse aux écrivains, aux artistes, aux sportifs : restez à votre place. Comme si penser et créer ne relevaient pas, au fond, du même geste.

Je me retrouve ainsi avec des spécialistes du Sahel dont l'érudition froide tient lieu de légitimité. On me maquille ; j'ai chaud ; je vérifie mon téléphone entre deux passages de poudre, guettant un message des miens. Dans la loge, avant d'entrer sur le plateau, un autre invité, chercheur en relations internationales, costume impeccable, me lance : « C’est bien d’avoir un romancier malien sur le plateau ce soir ! » Puis, bientôt, l’émission commence dans tout ce qu'elle a d'orchestré, de millimétré : des pro, des anti, des nuances savamment distribuées sous les projecteurs. Ma voix tremble, je sais pourquoi ; je tente, chaque fois qu'on me tend le micro, de recentrer le débat sur le coût humain, sur ce que cette terre représente pour ceux qui y ont laissé une part d'eux-mêmes ; aidé par l'animateur, qui joue un habile jeu d'équilibre, et par l’un des chroniqueurs dont la défense de la République et de la laïcité rejoint, pour une fois, mon propos ; mais le détachement poli des autres intervenants ramène invariablement le sujet vers le chiffre, le bilan, les morts civils et militaires réduits en statistiques. Une pause sur la culture, enfin : brève, insuffisante, accordée du bout des lèvres ; et personne, sur ce plateau, ne sait qu'il existe un manuscrit qui attend, lui aussi, sa part de temps d'antenne.

Je recommence le même exercice deux jours plus tard sur France Inter, avec beaucoup d’indignation, et une pincée d’exaspération face à une contradictrice davantage préoccupée par ses notes et les formules percutantes qu'elle entend placer que par la sauvegarde des valeurs républicaines au-delà de l'Hexagone. Et je me demande, le micro éteint, si mes mots ont traversé les ondes ou se sont dissous dans l'air du studio.

Durant ces deux interventions, je ne sais plus si j'ai parlé en Malien ou en romancier, ou dans cet espace indéfini où les deux se nourrissent l'un de l'autre. Mais, ce jour-là, la question continue de me poursuivre jusque dans la rue, comme un écho différé. Aucun taxi n'est prévu pour le retour, par souci d'économie. Cela me convient parfaitement : le temps de rejoindre la gare du RER, j'aurai retrouvé mon calme.

Dehors, Paris continue comme si de rien n'était : les terrasses sont pleines, un couple rit fort devant une vitrine de boulangerie, un vieux monsieur promène son yorkshire avec une lenteur qui me semble, ce jour-là, presque obscène. Je marche longtemps avant d’entrer dans le RER, incapable de rentrer tout de suite chez moi pour reprendre le manuscrit. Quand je finis par remonter l'escalier qui sent la farine brûlée, le téléphone est saturé de ces petites lumières clignotantes qui sont la forme moderne de l'approbation sociale. Un message, encore, d’un de mes amis, qui demande si le prochain roman sera bientôt disponible ; je ne réponds pas. Plusieurs propositions d'interviews arriveront dans les jours qui suivent, qui n'aboutiront pas. L'émotion collective, aussi vive soit-elle, se dissipe toujours avant que quiconque n'ait eu le temps d'en faire autre chose qu'un sujet. Le manuscrit, lui, reste sur la table, entre la fenêtre et l'odeur du restaurant d'en bas, témoin muet de tout ce bruit qui ne le concerne pas.

En tête de mes pensées demeurent les rassemblements organisés par la diaspora : marches pacifiques, recueillements à la mémoire des victimes, qui disent, dans leur ordonnancement même, le soin que mettent les exilés à honorer ce qu'ils ont quitté ; peut-être précisément parce qu'ils l'ont quitté. Dans les interstices de ce deuil collectif, pourtant, un discours hostile à la France apparaît dans la bouche de certains Maliens établis ici : minoritaire, sans doute, mais de ces minorités agissantes qui finissent par occuper l'espace et donner au débat sa couleur dominante. Ils amalgament trois réalités que seule la douleur peut confondre : la France comme État souverain, avec ses intérêts et sa mémoire officielle ; la Françafrique comme système de prédation tissé sur des décennies ; et la politique africaine de Macron, imparfaite, mais qu'on ne peut, sans mauvaise foi, accuser de reconduire mécaniquement les mêmes logiques.

Sur les plateaux, je me suis efforcé de tenir cette distinction, et je l’ai payé des deux côtés : on me soupçonne ici de complaisance envers l'ancienne puissance coloniale, on me soupçonne là-bas, sur les réseaux, d'un mot de trop en sens inverse. Cette même posture irrite en retour certains milieux français qui, ne percevant de la guerre que ce qu'on en montre, réduisent les Maliens à une ingratitude de principe. Or, la complexité du sujet est précisément le lieu du débat.

Car chaque génération se croit supérieure à celle qui l'a précédée. À l’évidence, ce n'est pas un défaut de jeunesse. Plutôt une mécanique enracinée dans l'orgueil collectif des peuples et des régimes. Il en est ainsi depuis des siècles. Le pouvoir sortant refuse de reconnaître ses ruines et ses échecs, les décombres de ses dominations et les naufrages de ses possessions, obstinément. Il les rejette, ou les rebaptise, par des déplacements sémantiques : réformes inachevées, contexte défavorable, ingérences extérieures. Puisque l’ennemi désigné est souvent extérieur. Le procès tourne en permanence. Jugement sans fin. Les accusés d'hier deviennent les juges d'aujourd'hui, en partie du moins. Car l’entité malléable, sans convictions ni principes, qui traverse les régimes en servant les princes du jour, aura été récupérée et replacée au cœur du pouvoir. Dès lors, les mêmes erreurs pourront recommencer, simplement revêtues de nouveaux drapeaux et incarnées par de nouveaux visages. Bis repetita.

L'orgueil bouche les oreilles avant même que la parole ne soit prononcée. Il transforme l'expérience en menace, la mémoire en offense et la complexité en crime. Pourtant, un régime incapable d'inventorier ses propres défaillances condamne la génération suivante à les reproduire. Elle portera la conviction absolue, et aveugle, de faire mieux. Toujours et encore. Spirale infinie. Mais je m’égare.

C'est à ce point précis que la littérature cesse d'être une abstraction : elle devient une question adressée à ceux qui, avant moi, ont tenté de répondre au désastre par la forme et par la voix. 

Écrire avec la rage, avec la colère, avec les larmes, avec la langue du martyr, la langue du soldat, le sang chaud bouillonnant, écrire la souffrance d'un peuple sans atténuation, sans recherche d'effet de style, la langue brute, la langue du pays, les contradictions d'un peuple, ses errements, l'espoir, l'amour, la haine, tout sans explication, transcrire le chaos du réel pour la fiction, scribe intercesseur des deux mondes, le monde de la chair et le monde de l'esprit. On ne peut pas se permettre un autre chemin, pas quand on sort d'un pays que la guerre a labouré ; un pays où chaque rue porte une cicatrice, où chaque famille a son mort, son exilé, son estropié de guerre.

Entendre le peuple qui hurle et tournoie autour de l’argent dans le tourbillon du malheur qui nous frappe ; voir et entendre des gens mourir, voir que la vie leur est interdite, qu’ils ne sont que des dégâts collatéraux, que leurs corps se disloquent sous les bombes roquettes comme de la porcelaine ancienne, pendant que les bandits armés jubilent dans leurs tribunaux improvisés, cette vision-là est à la fois insoutenable et légère pour mon être.

C’est en vain que je cherche dans mes pensées, comme dans une terre aurifère ; ou plutôt comme dans une poubelle devenue mine d’or, par l’urgence d’y avoir jeté, trop vite, trop froissé, ce que j’aurais dû considérer comme un trésor avant que l’erreur ne trompe mon cerveau et ne brouille jusqu’à ma mémoire. Je cherche des réponses, et je ne trouve que des questions, des questions qui reviennent, qui insistent, parce que les réponses ont cessé d’exister en moi, effacées, vidées de sens, devenues stupides, devenues inutiles.

Toni Morrison, dans un texte confié à l'hebdomadaire The Nation en 2015, racontait comment, au lendemain de la réélection de George W. Bush, un ami l'avait rappelée à l'ordre : ce n'est pas quand tout va bien que les artistes se mettent au travail, mais précisément dans les moments les plus sombres – c'est là leur tâche. Morrison, elle, avait un lectorat large pour l'entendre.

Ahmadou Kourouma en avait fait la démonstration par l'œuvre, dès Les Soleils des indépendances, ce premier roman que les éditeurs français avaient refusé, en 1968, avant qu'il ne paraisse à Montréal, puis, deux ans plus tard seulement, au Seuil à Paris. Il avait prolongé le geste au sujet de la guerre dans Allah n'est pas obligé, puis dans Quand on refuse on dit non, publié après sa mort, en 2004, sans qu'il ait eu le temps de l’achever. Je prolonge, quant à moi, le mien dans un fichier Word, sur une table, au-dessus d'un restaurant.

Mais suffit-il d'écrire pour résister, de raconter pour rester ? Peut-on ériger un rempart de pages contre ce qui avance lourdement armé, quand ce rempart n'existe que dans un fichier Word ? La question ne prétend pas que la littérature sauve ; elle demande si elle tient debout, si le mot, face à l'obus, est autre chose qu'un geste stérile.

Peut-être que l'écrivain, en temps de crise, n'a pas à choisir entre l'arme et le témoin : peut-être qu'il est les deux, celui qui consigne ce que les armes ne peuvent détruire, et qui, en le consignant, le protège de l'oubli.

Césaire, dans son Cahier d'un retour au pays natal, se promettait de prêter sa bouche à ceux qui n'en ont pas, sa voix à celles qu'on a réduites au silence ; la promesse résonne aujourd'hui avec une acuité particulière ; mais suffit-elle, quand l'armée malienne se trouve seule face à des groupes d'une brutalité sans précédent ?

Que pouvons-nous, nous les écrivains maliens, de l'intérieur ou de la diaspora, face à l'ampleur de ces drames ? Nous sommes des centaines, voire des milliers d'auteurs et de penseurs – essayistes, romanciers, poètes, dramaturges, chercheurs en sciences humaines – publiés dans le circuit traditionnel ou en auto-édition, établis au pays ou dispersés au loin ; et la question de la légitimité se pose alors dans toute sa brutalité : qui décide de qui parle, et au nom de qui ? Me serait-il permis de m'octroyer un rôle de porte-parole, moi dont le vrai roman, celui qui compte, patiente encore ? Serait-ce ma petite notoriété qui parle, ou la centralité de l'édition parisienne, laquelle fonctionne moins comme un miroir que comme un filtre, sélectionnant ce qui mérite d'exister aux yeux du monde ?

Le syndrome de l'imposteur ne peut qu'être nourri par cette géographie de la reconnaissance où les périphéries n'accèdent à l'existence littéraire qu'au prix d'une validation que le centre s'arroge le droit exclusif d'octroyer.

Ayant fait part de ces doutes à une connaissance, celui-ci me propose de rejoindre un collectif de la société civile. Malheureusement mon passage au Conseil national de la jeunesse (CNJ) m'a rendu prudent à l'égard de ces structures, où j'ai observé des luttes de pouvoir dont les résultats se révélaient inversement proportionnels à l'énergie dépensée ; et surtout, je veux éviter cette position ambiguë où l'on ne sait plus si l'on parle en son nom ou au nom des autres, si l'on représente ou si l'on trahit. Je décline, poliment.

L'écriture est le seul territoire qui m'appartienne en propre, où mon individualité peut se déployer sans négocier sa légitimité avec quiconque.

Défendre l'armée républicaine. C'est le titre que je me surprends à donner, dans ma tête, à ce chapitre du manuscrit que personne, sans doute, ne lira, puisqu’effacé avant la publication. On pense à une lutte déséquilibrée, une sorte de David contre Goliath ; mais la métaphore se retourne sur elle-même. Ici, David serait une armée républicaine, massive et instituée ; Goliath, lui, n'opère que par le harcèlement et la guérilla invisible, agile dans sa faiblesse apparente. Faudrait-il alors inverser les figures, faire de l'État le géant et d'eux les bergers armés d'une fronde idéologique ? Non – cette lecture leur offrirait une dignité qu'ils retourneraient en martyre. Alors je demeure avec mes questions, et ce manuscrit qui ne trouve pas sa fin, là où les armes parlent un langage que j'ai choisi de ne pas apprendre.

La littérature ne sauve rien, ou presque rien. Elle sauve les écrivains d'eux-mêmes, de leur impuissance ; elle leur offre l'illusion d'une puissance – noircir des pages en croyant renverser le cours des choses par la seule force de l'imaginaire. C'est une illusion nécessaire, peut-être, mais une illusion quand même, que je nourris chaque soir dans ce studio, en sachant que personne, peut-être, ne lira jamais les dix premières versions. Car dans le monde réel, les balles l'emportent toujours : elles n'attendent pas la fin d'une phrase, elles ne lisent pas.

Alors la question se pose sans détour : faut-il prolonger l'écriture par autre chose – par l'action, par le corps, par le risque, prendre les armes, rejoindre une lutte armée, se lancer en politique – ou assumer pleinement ce qu'elle est, avec ses limites, sans chercher à les habiller de grandeur ? L'honnêteté de la question vaut peut-être déjà mieux qu'une fausse réponse. Ce soir, une fois de plus, je rallume l'ordinateur, je relis la dernière phrase du manuscrit, et je n'en écris pas de nouvelle. Demain, je descendrai sans doute encore l'escalier qui sent les effluves du restaurant et du voisin fumeur d’herbe, pour aller la poser, cette question, une fois de plus, sur un plateau, pendant que là-haut, sur la table, entre la fenêtre et l'odeur de viande grillée, mon exposition et ma solitude continueront de se dévisager sans un mot.

Diadié Dembélé est un romancier malien résidant en France. Son premier roman, Le Duel des grands-mères, a été couronné par le Prix littéraire de la Vocation en 2022. À travers son œuvre, il explore les questions d’héritage et de transmission, notamment celles qui se jouent autour de la langue et de la mémoire.

Diadié Dembélé

(Les photographies qui accompagnent le texte sont de l’auteur.)