Une lecture de Participe présent, d’Oscarine Bosquet
« TOUT S’APPREND Y COMPRIS NE PAS DÉGUERPIR »
Lucie Taïeb
Participe présent, long poème d’Oscarine Bosquet, a paru en 2009 aux éditions Le Bleu du Ciel. Oscarine Bosquet a publié plusieurs livres de poésie, dont le dernier en date est Mum is down, en 2012 aux éditions Al Dante. Une poète « rare », donc, selon les standards de publication actuels, mais dont l’œuvre est portée par une haute exigence esthétique et morale – et il n’est pas impossible que ceci explique un peu cela. Je relis aujourd’hui ce texte, après l’avoir découvert peu après sa parution, il m’a accompagnée plusieurs années, puis le livre a disparu de ma bibliothèque et aujourd’hui je le retrouve grâce au merveilleux fond de la bibliothèque Marguerite Audoux (le livre n’est pas épuisé, mais disponible dans seulement quelques librairies – je rêverais qu’il le soit davantage). À la relecture, la voix poétique d’Oscarine Bosquet me touche toujours autant, et, étrangement, si elle énonce des réalités glaçantes, cela ne m’accable pas, mais me donne de la force. Cette force ne me vient pas du « propos » du poème, mais de sa diction, nette et vive. À ce titre, je place Oscarine Bosquet dans la droite ligne de la poète et romancière autrichienne Ingeborg Bachmann (1926-1973), qui affirme « qu’on peut attendre des êtres humains qu’ils affrontent la vérité ».
Le livre se compose de douze séquences. S’ouvrant et se fermant sur la figure lumineuse de Rosa Luxemburg, Participe présent interroge la possibilité de vivre dans un monde traversé par une violence à laquelle il est exclu de se croire complètement étranger. C’est un texte sombre et d’une grande force, porté par une forme de désespoir politique qui pourra sembler à certains intempestif (qui se soucie encore de révolution ?) et dans lequel d’autres se reconnaîtront peut-être (comment renoncer à toute perspective révolutionnaire ?). Le poème d’Oscarine Bosquet, espace de pensée et non d’idéologie, pose plusieurs questions qui toutes demeurent ouvertes. Il donne à entendre une voix jamais mélancolique, lucide, traversée de tensions multiples. Les différentes personnes grammaticales (« je », « tu », « nous », le plus souvent) se partagent des rôles et des positions parfois contradictoires. Parmi elles, le « nous », au premier chef, pose problème.
Au moment de l’écriture, des violences historiques ont eu lieu, dans un passé plus ou moins proche ; certaines ont encore cours, à plus ou moins grande distance de l’endroit précis où s’écrit le poème. L’une des tâches que s’assigne le texte est de conjuguer histoire et géographie, distance et proximité (l’une des douze sous-parties s’intitule par exemple « histoires de géographie »). Le poème évoque ainsi plusieurs des guerres qui ont ébranlé le début des années 2000, les pense comme conséquences des actions d’une entité politique qui ne sera pas nommée, qui d’ailleurs peut varier, et dont on peut seulement dire qu’elle est toujours dominante et destructrice.
Le sujet lyrique qui prend ici la parole, dépourvu de contours distincts, apparaît comme indissociablement lié à cette entité vague et dévastatrice, centre de pouvoir et d’hégémonie. Il énonce notamment, avec toutes les marques de la distance – parmi lesquelles une ironie froide –, la logique prédatrice, capitaliste, colonialiste et extractiviste qui est, sinon l’origine du mal, du moins l’une de ses causes parmi d’autres, non nommées. On pourra lire ainsi, dans la section intitulée « Autres versions non sous-titrées » :
je commandite l’assassinat
de ceux dont la parole
trop puissante freine
l’accès à ce que je me réserve
Et plus loin, dans la section intitulée « L’Afrique est un aplat » :
Au cœur des ténèbres
plusieurs versions mais une seule carte
autour des gisements gisent les corps
une couche de tantale
une couche de cadavres
une couche de cobalt
une couche de disparus
jusqu’à ce que surgissent […]
le niobium de Lueshe
le béryllium du Burundi
le tungstène du Rwanda
…
la liste n’est pas à jour.
On le constate dans ces citations : le ton est lapidaire, la syntaxe sans fioriture. Ce qui fait le poème c’est la coupe, mais aussi le recours à l’ellipse, au montage, permettant de juxtaposer, sans commentaire, différentes violences de masse (au Rwanda, en Tchétchénie, en Afghanistan), le meurtre de Patrice Lumumba, celui de Rosa Luxemburg, le viol comme arme de guerre.
Le sujet de la parole ne cille pas et avance, séquence après séquence, implacable, jusqu’au constat final :
Mais de révolution ne restent que les lettres du mot qu’il faut enfouir
vouloir volute envol
vœu violé
nié
rêve troué
volé
loin révolu
nuit
ni étoile ni
évolution
ni loi ni lien
ni toi
pour notre plus grand effroi.
Dans cette diction claire et tranchée, dans cette dislocation des lettres qui composent le mot « révolution » et dit la disparition de toute altérité amie (« ni toi ») se joue l’énonciation, non pas d’une position politique évidente, militante, fougueuse et convaincue, mais d’un malaise : la difficulté à dire « nous », sinon pour évoquer « notre effroi ».
C’est sur cette trame de pensée que se composent et s’ajustent les douze sections du poème, dont la première et la dernière donnent la parole à la figure de Rosa Luxemburg, incarnant à elle seule l’horizon désiré, la sortie (avortée) d’un régime de terreur qui ne dit pas son nom. Elle s’exerce de la façon la plus aiguë sur ceux qui sont à distance raisonnable des centres du pouvoir.
Ainsi c’est la figure de Rosa Luxemburg qui semble initier le mouvement du poème. Dans la première section du texte se noue un dialogue fécond entre un sujet lyrique affligé par les horreurs du monde et la révolutionnaire qui, par-delà son propre meurtre, sa propre mort, porte l’espoir d’un changement :
Rosa voudrait que je cesse de m’apitoyer sur le monde au lieu d’y croire
[…]
Il y a le choix entre l’action
et l’inaction l’action donne
la force organise
ce que nous ne pourrions imaginer
tout s’apprend y compris ne pas déguerpir.
On sent ici la puissance de cette pensée – Oscarine Bosquet cite et reprend les lettres de prison écrites par Rosa Luxemburg durant ses cinquante-sept mois de captivité. La chute sombre du poème (« pour notre plus grand effroi ») n’est pas de taille à annuler cette force. Au sein du texte coexistent donc l’énergie la plus sombre, celle de l’impuissance, et la lumière ténue, têtue, du chemin tracé par Rosa Luxemburg, sa joie de vivre, aussi, et son espoir :
que je me jette dans la vie tout entière
me réjouisse de chaque journée de soleil
[…]
Il n’est rien de plus invraisemblable
de plus impossible
fantaisiste
qu’une révolution une heure avant qu’elle n’éclate
son drôle de tsi tsi bé
trois notes
trois notes brèves
charbonnière
Par la voix de la mésange – chère à Rosa Luxemburg – se formulent l’inédit et l’évidence de la révolution à venir.
Cet espoir, le poème le consigne, comme il consigne le cynisme, la défaite et l’effroi. Mais il consigne aussi l’oubli, le trouble, l’amnésie imparfaite ou la mémoire trompeuse, dans la section intitulée « je ne me souviens pas », qui recense toutes les façons qu’on pourrait avoir de refouler, de faire mine d’oublier un passé, une histoire auxquels pourtant on ne peut pas ne pas appartenir. Cet oubli, c’est aussi l’ignorance que l’on peut se permettre lorsqu’on ne se sent pas directement concerné par ce qui a eu lieu. Une forme de privilège, en somme :
Je mélange les lieux où tombent les hommes qui tombent
[…]
Je ne me souviens pas de ce dont les journaux que je lis ne parlent pas ni de ce qu’ils citent comme événements de référence je ne me souviens même pas un jour en avoir entendu parler ni qu’on m’ait raconté ce dont je ne me souviens pas.
Suis-je le souvenir indifférent de ce dont je ne me souviens pas ?
Cette amnésie sélective et incomplète a partie liée avec la difficulté à dire (et ne pas dire) « nous », à s’inscrire dans une histoire désentravée de ses silences, de ses mensonges. « Dans ma bouche nous / quel nous ? » interroge le poème à la fin de cette séquence, comme pour montrer ici qu’une clarification historique demeure indispensable, qu’on ne peut porter l’action politique sans savoir exactement d’où l’on parle : depuis quel lieu, depuis quel présent, mais également, et peut-être avant tout : depuis quel passé.
C’est dans ces lignes que se déchiffre également l’un des sens du titre du poème, Participe présent, forme verbale dépourvue de pronom, indiquant une action en train de se faire, dont le début ni la fin n’ont pas besoin d’être précisés. Ce « participe présent » renvoie ainsi à la simultanéité des vies banales qui sont les nôtres et de la violence extrême ayant lieu en ce moment même, tout en interrogeant la manière dont on peut prendre part (participer) à l’époque, si l’espoir révolutionnaire a fait long feu, si on ne parvient pas à formuler un « nous » porteur d’une action commune.
Je lis ce livre comme un livre de solitude et d’inquiétude, solitaire et inquiet précisément car il n’a pas encore renoncé à l’horizon d’une action commune. Il est porté, je l’ai dit, par une diction dont la netteté et la justesse m’impressionnent à chaque fois. C’est un livre qui se refuse à apporter quelque réponse que ce soit à une époque intenable, dans laquelle les massacres ont toujours cours, la révolution n’a toujours pas eu lieu. Sa force réside, à mes yeux, dans la haute exigence qu’il nourrit : dire tout ensemble la violence, l’oubli, le malaise et l’espoir, faire tenir dans un seul et même souffle les tensions et les contradictions qui feraient imploser un esprit, chercher la formule exacte qui condense sans les aplatir les dilemmes de l’époque contemporaine, préserver des éclaircies brèves qui disent le courage et sa beauté.
Oscarine Bosquet, Participe présent, éditions Bleu du Ciel, 2009, 95 pages.
D’Oscarine Bosquet, on pourra lire également : Mum is down, éditions Al Dante, 2012.
De Rosa Luxemburg, ses œuvres traduites parues chez Agone, ainsi que son Herbier de prison (1915-1918), paru aux éditions Héros-Limite en 2023.
11 mai 1913, planche d’herbier de Rosa Luxemburg
Anaëlle Vanel, 2014