La Relation de 1654

DE MARIE GUYART,
DITE MARIE DE L’INCARNATION

Philippe Vasset

La littérature pieuse est un domaine si poussiéreux que personne n'ose s'y risquer. Les têtes chercheuses les plus enragées, toujours en quête d'une fulgurance cachée dans les collections de gare ou les réserves d'imprimeurs en faillite, ne s'aventurent jamais jusqu'aux manuels dévots, aux vies de saints et aux récits de miracles. Même les catholiques s'en gardent. Trop obscur, trop désuet, trop gênant. Signe de cette désaffection généralisée : la majorité des œuvres relevant de cette catégorie ne sont plus accessibles, ou alors sous une forme largement mutilée. Tout ceci pour dire que le hasard seul peut vous mettre ce genre d'ouvrage entre les mains, et c'est effectivement le hasard qui m'a fait ouvrir la Relation de 1654 de Marie de l'Incarnation. C'est son titre, étrangement factuel pour un livre du milieu du XVIIe siècle, qui m'a intrigué : je me suis imaginé une recension d'évènements inexpliqués, voire une description d'expérience, comme en produisaient les artistes conceptuels des années 70. 

Le parallèle avec l'art contemporain opère assez bien sur les textes pieux : la plupart s'apparentent en effet à des performances, insérées dans des dispositifs qui les excèdent. Leurs auteurs, inspirés, confient le plus souvent leur parole à un tiers qui la retranscrit sans jamais apparaître. Cet effacement vient masquer le fait que nombre d'auteurs de livres pieux ne savaient pas écrire – c'est le cas de Catherine de Sienne – mais aussi, et surtout, que leurs scribes étaient également des censeurs. La littérature sainte est avant tout une littérature de femmes, et l’Église – inquiète qu'elle occasionne de potentiels débordements – a missionné ses clercs pour la circonscrire. Ces techniciens étaient chargés de réintroduire dans les récits visionnaires qu'on leur fournissait une grammaire canonique, afin de rendre les mystiques dogmatiquement présentables.

Mais, à mesure que les femmes se sont autonomisées, le filtre s'est relâché. À partir du XVIIe siècle, quelques autrices inspirées se sont mises à écrire elles-mêmes, sans personne pour leur tenir la plume. C'est le cas de Jeanne-Marie Bouvier de La Motte, dite "Madame Guyon", dont Les Torrents séduiront Fénelon, et c'est aussi le cas de Marie Guyart. Très personnels, leurs textes se dégagent des impératifs de propagande imposés par les clercs, et mêlent de manière très libre récit spirituels et quotidiens.

Le point de départ des textes eux-mêmes est souvent intime. Dans le cas de Marie de l'Incarnation, c'est une demande de… son fils qui l'incite à raconter sa vie intérieure. Car l'auteur de la Relation a un parcours très différent des héroïnes de la foi du temps ; elle a été mariée, et mère, et n'a ni rang, ni fortune. Ne pouvant se consacrer entièrement à Dieu, elle se bricole une spiritualité sur les marges d'une vie ingrate, dont seul le veuvage la libère. Une fois réglées les difficultés matérielles dans lesquelles l'a laissée son mari, elle opère une rupture radicale en entrant au couvent et abandonnant son fils. Placé en pensionnat, ce dernier se révolte, et viendra régulièrement perturber la vie religieuse de sa mère, rebaptisée Marie de l'Incarnation. Vingt ans plus tard, ce fils demandera des comptes à sa mère, la pressant de lui détailler à quoi il a été sacrifié. Au moment où il formule cette demande exorbitante, Marie de l'Incarnation s'est encore éloignée : à la clôture conventuelle, elle a rajouté l'Atlantique, et est partie au Québec, alors possession française, pour évangéliser les tribus d'Indiens hurons qui vivent autour des implantations des colons de la Nouvelle France.

 

La distance ne désarme pas le fils, qui renouvelle sa demande. Devenue mère supérieure de la petite mission des Ursulines de Montréal, Marie se met à son écritoire. Signe qu'elle fait "problème", comme aiment à dire les psychanalystes, une première version de sa Relation disparaît dans un incendie. La seconde, réécrite de mémoire, est achevé en 1654. C'est peu dire que ce texte défie toutes les classifications : délaissant la veine exemplaire qui constitue la norme des récits de religion, Marie de l'Incarnation opte pour un traitement très concret, qu'il s'agisse d'évoquer sa vie dans le monde ou bien son commerce intérieur avec l'au-delà.

 

Pour rendre compte de son compagnonnage avec une présence qui la dépasse, Marie de l'Incarnation privilégie systématiquement la description d'états – saisissement, effondrement, élans – aux significations éventuelles de ceux-ci. Le plus souvent, elle ne sait pas ce qui se passe, et nous non plus : "on" la presse, "on" la bouscule, "on" l'exalte et "on" la ravit. Tout cela dans la confusion la plus totale : pas de vision, pas de voix, et personne pour lui restituer un semblant de sens. Marie de l'Incarnation erre dans un labyrinthe d'émotions aussi violentes que contradictoires et dont elle cherche, à grand-peine, l'issue.

 

Le plus passionnant, ce sont les registres qu'elle convoque pour tenter de rendre tangible ce qu'elle traverse. Sans cesse, elle oscille entre l'érotisme le plus brûlant et le fantastique le plus inquiétant, et ce sans aucune constance : les lexiques, d'un coup, s'infléchissent, et les métaphores s'affolent. Une déclaration d'amour enflammée suit une narration cauchemardesque, sans transition ni véritable explication. « Je ne puis dire à quoi cet Amour réduit la créature pour la faire courir après lui », écrit-elle dans la Relation. « Il l'enchaîne de doubles chaînons. Il la captive sous ses amoureuses lois. Il lui ferait quitter jusqu'à sa peau pour la faire courir après lui. Elle estime sa vie être un rien pour la possession du Bien Aimé, pourvu qu'elle le possède en la manière de laquelle il lui donne de l'attrait, car elle ne peut se contenter de moins. »

 

Il faudra longtemps pour que les textes de Marie de l'Incarnation puissent être appréhendés dans toute leur étrangeté. Cinq ans après sa mort, son fils en fait une sorte de miscellanées, La vie de la vénérable Mère Marie de l'Incarnation, collage d'extraits de la Relation et de lettres liés entre eux par une narration visant à héroïser la religieuse. L'entreprise ne réussira qu'à moitié : pendant très longtemps, Marie de l'Incarnation ne restera connue, et célébrée, que comme "l'évangélisatrice des Hurons", et non comme aventurière d'une autre frontière, celle des espaces intérieurs. Tortionnaire de Madame Guyon, qu'il fera enfermer pour tenter de lui faire avouer une "hérésie", Bossuet célébrera dans le même temps sa sœur canadienne, Marie de l'Incarnation, mais seulement pour son œuvre missionnaire. La confusion de la Relation est laissée soigneusement dans l'ombre, et y restera pendant plus de deux siècles, jusqu'à ce que l'en tirent le critique jésuite Henri Bremond, qui consacrera un tome entier de son Histoire littéraire du sentiment religieux à Marie de l'Incarnation, puis, plus tard encore, l'écrivain et éditeur Claude Louis-Combet.

 

Pourquoi est-ce que ce texte improbable me plaît tant ? Probablement par ce qu'il appartient au cercle très réduit des livres sans genre fixe : j'y lis alternativement un dérivé du Horla, des Lettres d'Amour de Mademoiselle S. et du Journal de Danielle Collobert. Sans doute aussi parce qu'il cherche partout où il peut l'expression de ses tourments, et évite les clichés sulpiciens qui rendent souvent les livres pieux illisibles. Peut-être aussi parce, quand ils sont débarrassés de leurs vernis dogmatiques, les récits mystiques donnent à lire des expériences-limites.

Né en 1972, Philippe Vasset est écrivain et journaliste. Il a publié tout récemment Dans les grandes lignes (Flammarion, 2026).

Portrait de Marie de l’Incarnation, attribué à Hugues Pommier (1672) (Détail) © CCO/WikiCommons