Jeux de lumière sur goudron mouillé
LES ONZE DERNIERS ROMANS D’ANTOINE VOLODINE
Nicole Caligaris
Sous le nom d’Infernus Iohannes, Antoine Volodine a publié, entre le 26 et le 28 août 2026, onze ouvrages, chez onze éditeurs, pour la « dernière livraison » de son œuvre « post-exotique » : Retour au goudron.
Composition de récits disparates, de fragments, vestiges d’épopées à l’unité perdue, transmis par une succession de conteurs clandestins qui en ont été la mémoire, qui ont eux-mêmes disparu sans doute, dont nous n’avons que les voix, que les noms, sur la stèle d’une couverture de livre : l’œuvre crée la fiction d’un grand récit de récits déjà racontés, déclinant à l’infini les réalités oniriques d’un monde appartenant à la mort, dont les êtres bougent encore d’une persistance de vie, d’une insistance de vie, touchante, burlesque, témoin du paradoxe de notre condition, la mort, dont notre vie est l’insensible accomplissement. Un modèle inattendu de ce monde littéraire transparaît dans Dernière Livraison, sous un prénom orthographié à l’italienne, Giulietta, celui de la compagne du dernier voyage, figure de l’amour heureux, qui évoque Giulietta Masina, et le cinéma de Fellini, ses fantasmagories, ses voyages dans un monde extérieur à la vie, ouvert à la mort qui le rend étrange, grotesque, poignant.
Ce Retour au goudron pourrait être un répertoire de théâtre, non pas d’un théâtre occidental classique mais d’un théâtre d’aède, de poète de la mémoire, de chanteur-conteur qui, au moyen de quelques accessoires codifiés, crée pour l’imagination du spectateur un monde intercalaire entre le domaine des morts et celui des vivants, où vont se manifester des personnages au corps à peine concret, des silhouettes, des ombres, des figurines, des acteurs grimés dans des costumes hors du temps, qui évoluent sur l’espace de représentation symbolique d’une scène étroite, je pense au théâtre japonais, à sa scène sans profondeur, c’est-à-dire sans arrière-plan, sans lointain, dont les distances sont signifiées par les changements de dimensions d’un décor qui n’est qu’un indice, qui ne s’occupe pas de réalisme. Comme dans ces théâtres, tout l’art de Volodine se détourne de la figuration, de l’illusion de vérité, pour travailler l’abstraction et la suggestion.
Tout est songe, les illusions de la conscience diurne, les illusions de la conscience nocturne, tout est déplacement, errance, toute présence est celle d’un rêveur qui voyage, dans cet espace dont l’orientation n’a rien à voir avec les repères de la géographie, dont l’orientation n’est qu’une fantaisie de langage, une des mille et une expressions de la règle d’admission des contraires. L’émotion y est comme émoussée, lointaine, une nostalgie qui n’éclôt pas, le soupçon d’un état heureux dont on ne peut jamais savoir s’il a vraiment été vécu. La conscience produit des résidus de mémoire, dégradés, inintelligibles, contaminés par l’hallucination, le voyageur assiste aux actions dans lesquelles il se trouve engagé, dont il est incapable d’influencer le cours, spectateur des scènes créées par sa propre mémoire mais de façon biaisée, recomposée, travestie pour en former de familières énigmes dont la clé lui échappe comme un nom sur le bout de la langue, et c’est ce qu’est tout récit littéraire, une énigme sur le bout de la langue, délivrée par un récit de rêve. Le récit ne témoigne pas de ce qui s’est passé, il tente de ramener quelques instants perdus au mouvement de la vie. C’est cet arrière-plan de remémoration des récits qui constitue l’œuvre de Volodine, donne sa cohérence à son monde, inscrit sa littérature dans l’imaginaire du lecteur.
Le récit ne peut pas être simple, sa complexité est l’effet de la dimension illusoire de toute représentation du monde, de toute confection d’un monde par la parole qui en crée une image. Les conditions de la narration sont le véritable motif de la littérature de Volodine, de l’ensemble de ses histoires que leurs flottements et leurs ambiguïtés rendent incompatibles avec l’Histoire, incompatibles avec tout système de vérité, ses histoires dont les changements de cap, la discontinuité, la fluctuation permanente sont des garde-fous contre le principe même de tout pouvoir autoritaire, qui est de produire la vérité. Au lecteur d’endosser ce rôle de voyageur guidé avec inexactitude dans un rêve qui lui est étranger bien qu’il soit lui-même en train de le produire, dont les images s’associent selon des logiques qui échappent aux classements du langage, où le langage perd son pouvoir discriminant, perd son rôle instituant par la nomination des choses, où les noms suivent leur propre cours, ne signifiant qu’eux-mêmes, dissociés de toute chose, recueillis dans des listes, dans des répertoires qui sont encore un rêve, celui d’un monde déployant ses créations fascinantes.
La littérature de Volodine est un art d’illusionniste, elle ne s’intéresse pas à la clarté, à l’élucidation, elle s’intéresse à la salle obscure, à la "tente sombre", méthode chamanique qui consiste, pour le chamane, couché au centre de l’assemblée, dans le noir, à produire par ses soubresauts et ses souffles un rêve collectif. Volodine, ou l’auteur qui porte le nom d’Infernus Iohannes, relaie lui aussi des rêves collectifs et les fait persister dans sa rhapsodie du Retour au goudron. Une séquence parmi les plus émouvantes du cinéma du hongrois Béla Tarr y est racontée quelque part en hommage secret ou plus exactement intime, une séquence de Damnation, plan par plan,les chiens traversant la rue sous la pluie battante, l’enseigne du cabaret titanik bar puis, à l’intérieur, le pied du micro qui penche, tenu par la chanteuse qui penche, la cigarette entre les doigts, et son chant est le dernier signe de ce qui, finissant, émet encore un rayonnement de beauté dont les photons diffuseront l’image en traversant le noir. Ce que raconte l’œuvre de Volodine, c’est l’obstination à faire naître des rêves de l’épaisseur même de la nuit, des rêves capables de faire naître des récits capables de faire naître des rêves.
Nicole Caligaris est l’auteur d'une vingtaine de titres, publiés essentiellement aux éditions Verticales. Elle est enseignante pour le master et DNSEP de création littéraire du Havre. Dernier titre paru : Le gogol, éd. Verticales, 2026.
Les onze romans d’Infernus Iohannes :
Bardo solo, Actes Sud, 336 pages.
Chagrins, éd. de Minuit, 192 pages.
Défections et Cie, Rivages, 240 pages.
Dernière Livraison, La Marelle, 168 pages.
La Grande Misère, éd. de L’Olivier, 245 pages.
Les Meilleurs d’entre nous, éd. du Seuil, 336 pages.
Malaise chez les plongeuses, La Volte, 200 pages.
Mémoire, mode d’effroi, Robert Laffont, 239 pages.
Ultimes Sursauts, La fabrique, 156 pages.
Survies minuscules, éd. du Sous-sol, 288 pages.
Zone crypte, zone miroir, Verdier, 224 pages.
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par Lucie Taïeb