AUTOUR

DU VOLCAN

À L’OMBRE DU VOLCAN – TRADUIRE LOWRY

ÉPISODE 1

Claro

(Re-)traduire Under the volcano est une joie, et une souffrance. Une joie, parce que le roman de Lowry est inépuisable, et une souffrance, à cause, en fin de parcours, d’une vicieuse tendinite (laquelle se révèle finalement un atout, car obligeant à progresser lentement et prudemment) et d’une canicule (en fait une aubaine, la chaleur de l’extérieur semblant dupliquer celle du roman).

Pour mener à bien ce projet qui me travaillait depuis plusieurs années, et aussi parce que j’avais promis à Marion de lui offrir une traduction « autre », ni datée ni explicative, j’ai donc mené de front, et mène encore, deux activités parallèles : d’une part m’imprégner de la galaxie-Lowry, de l’autre traduire le texte même du Volcan. S’imprégner, ça veut dire en l’occurrence lire diverses biographies et études consacrées à cet auteur (Douglas Day, David Markson, Dana Grove, Gordon Bowker, etc.), éplucher sa correspondance (deux énormes volumes fascinants intitulés Sursum Corda), les autres ouvrages de Lowry (aussi bien en anglais qu’en traduction) – non pas pour devenir « lowrylogue » – j’ai une piètre mémoire… – mais pour laisser infuser le continent-Lowry dans la tête, accumuler visions et sensations, éprouver une sorte de compagnonnage : suivre Lowry à la trace moins pour ne pas le perdre (il s’est déjà perdu) que pour prendre la mesure des traces qu’il laisse. Connaître ses angoisses, prendre le pouls de son désespoir, entrevoir ses exaltations, cartographier ses échecs, apprendre à penser Lowry.

Ici, une remarque s’impose : retraduire Lowry aujourd’hui, dans les années 2020, et en particulier Under the volcano, est certainement plus facile qu’en 1947, et sans doute aussi plus simple qu’en 1987, puisqu’il existe à ce jour deux traductions, l’une réalisée par Clarisse Francillon et Stephen Spriel, l’autre signée Jacques Darras, publiées à quatre décennies d’écart (la mienne arrive également quarante ans après la précédente…). En effet, le traducteur que je suis bénéficie d’atouts immenses que n’avaient pas les autres traducteurs : une glose plus étendue, de nouveaux éléments, dont un site internet consacré au Volcan qui éclaire les innombrables références et allusions.

Autre avantage : ce projet de traduction ayant vu le jour il y a quelques années, mais ne pouvant aboutir qu’en janvier 2028, quand le Volcan serait tombé dans le domaine public, j’ai pu lui consacrer un temps nettement plus confortable. Mais, une fois tous ces outils en main, une fois éclaircies les nombreuses obscurités, une fois repérées les innombrables allusions et références (Dante, Marlowe, Shakespeare, Blake, Yeats, la Cabbale, etc.), le texte n’en demeure pas moins toujours là, brut, crépitant, feuillu, rongé d’ombres, d’éclats, souvent mystérieux, souvent déroutant, jamais immobile. Tout le « savoir » que j’ai pu accumuler, tout le travail préparatoire et toutes les lectures périphériques semblent comme suspendus au moment d’attaquer frontalement la phrase de Lowry. C’est une des grandes leçons de cet artisanat à géométrie variable qu’est la traduction : l’expertise s’arrête là où commence le texte, ou plutôt elle se fait bruit de fond discret afin de laisser monter la musique. Tout ce que je sais m’assiste dans ma lecture mais n’est pas là pour m’aider à faire entendre le texte ressuscité. Il ne s’agit pas d’expliciter le roman, de le déplier, de le doubler d’une exégèse. Il doit passer de l’autre côté sans renoncer à ses masques. En bon petit soldat, j’ai donc fait mes classes puis je me lance – douze chapitres à traduire, un peu moins de 900 000 signes, disons 600 feuillets.

Au cours des semaines qui suivent, je vous propose de me suivre dans cette lente et turbulente traduction, pas à pas, ou plutôt verre à verre, car même si le mescal ne guidera pas nos pas (ce serait un peu dangereux), la phrase de Lowry se boit, se déguste, elle donne le vertige, et parfois le nomme, le fixe. Bien que mon projet ne soit pas de critiquer les deux traductions existantes, il m’arrivera de m’y reporter pour signaler d’éventuels doutes ou désaccords. J’espère surtout qu’une quatrième traduction viendra un jour relancer la donne de ce texte hors norme. Mais déjà, une traduction tous les quarante ans, pour un pareil chef d’œuvre, c’est bien, c’est correct. Et maintenant, à l’instar du Consul, enfonçons-nous dans la forêt obscure…