Sofia Andrukhovych
LE GRAND ENTRETIEN
Blandine Rinkel
Que sait-on de la littérature de l’Est de l’Europe en France ? Malgré le travail déterminant d’éditeurs tenaces, combien de livres reste-t-il à traduire ? Combien d’imaginaires à transmettre ? Parmi les quelques livres ukrainiens contemporains disponibles en français, on peut en tout cas désormais compter sur l’ambitieux Amadoca, deuxième livre traduit de l’autrice Sofia Andrukhovych, née en 1982. Ce roman-monstre de 1056 pages, qu’on pourrait paresseusement qualifier de « bolañien » et qui paraît cette année en deux tomes aux éditions Belfond (traduit par Iryna Dmytrychyn), fut écrit avant la guerre en Ukraine de 2022, mais semblait déjà en porter la prescience. Qu’est-ce qu’Amadoca ? C’est, d’abord, le nom d’un lac qui n’existe pas. Le nom d’un lac qui, jusqu’au XVIIe siècle, a figuré sur les cartes de l’Europe, en lieu et place du territoire ukrainien. Comme si les terres et les humains qui se trouvaient là n’avaient pas de réalité. Comme si aucune société ne s’y était implantée, aucune culture n’y avait poussé. Amadoca, c’est donc le nom d’une mémoire perdue. Mais c’est aussi le nom d’un périple : celui d’une large traversée de l’Ukraine, du début du XXe siècle jusqu’à aujourd’hui. L’histoire du roman ? Celle d’une femme, Romana, qui dans un hôpital de Kyiv veille sur un soldat blessé, défiguré et amnésique, un certain Bohdan, dont elle dit qu’il est son mari, et qu’elle va l’aider à recouvrer la mémoire – celle de sa famille, et, avec elle, toute l’histoire du territoire ukrainien, depuis les répressions staliniennes, la Renaissance fusillée (où des milliers d’écrivains et d’artistes ukrainiens furent liquidés sur ordre de Staline) et la famine de l’Holodomor (qui fit, selon les estimations des historiens, entre 2,6 et 5 millions de morts), jusqu'à la Shoah, et la guerre du Donbass. À l'heure où « les Russes font la guerre [à l’Ukraine] au nom de mensonges, parce qu’ils ont « un Amadoca » en tête : [un mirage] qui prétend prendre la place d’un pays » (Sofia Andrukhovych, dans Le Monde), s’intéresser aux fictions imaginées par les Ukrainiens eux-mêmes est, sans doute, une façon de sauver la mémoire d’un pays qui n’a cessé d’être attaqué, tout en actant les limites épistémologiques de cette mémoire. Car Amadoca constitue, enfin, une réflexion sur l’Histoire et les histoires qu’on se raconte. Les souvenirs et les fables. Le passé et l’imagination. En ce sens, si le livre de Sofia Andrukhovych est informé par des dates, des lieux, des évènements, qui font de lui une porte d’entrée époustouflante (mais, aussi, il faut bien le dire, éreintante!) pour comprendre le XXe siècle en Ukraine, le texte transmet aussi autre chose : une certaine atmosphère, à la lisière du rêve et du cauchemar, des images fiévreuses, et la texture d’une conscience altérée. Tout cela ? Mais comment ? L’autrice a répondu aux questions d’Absalon.
Aviez-vous, dès le départ, l’idée d’un livre immense – en taille, en ambition aussi, puisqu’à travers l’histoire des visages abîmés de vos personnages, c’est l’histoire de l’Ukraine que vous restituez ?
Les thèmes principaux d’Amadoca m’habitaient depuis un certain temps déjà, d’une manière ou d’une autre, avant même que le projet du roman ne se cristallise plus clairement dans mon esprit. Avant même d’envisager la possibilité d’écrire sur la Shoah, la Seconde Guerre mondiale ou la terreur de l’ère soviétique, je m’étais déjà beaucoup intéressée à ces thèmes. Mais après les événements de 2014–2015 [ndlr : l’écrivaine fait référence à l'invasion de la péninsule de Crimée par la Russie, à la suite de la révolution ukrainienne de 2014], quand j’ai acquis une certaine compréhension des liens entre présent et passé et que les relations de cause à effet sont apparues clairement, j'ai vu comment je pourrais composer une histoire de l'Ukraine du XXe siècle – un récit sur la mémoire et l'oubli, sur le traumatisme et ce qu'il nous fait, et sur la manière dont il se transmet de génération en génération. À ce stade, j'ai également commencé à comprendre que le roman que je voulais écrire devrait être d'une ampleur considérable : les thèmes, leur complexité et la nécessité d'une immersion profonde dans l'univers que je créais l'exigeaient. Le voyage s’annonçait long et difficile.
Dans quelles inspirations avez-vous été puiser pour écrire cet Amadoca ?
Ma principale source d’inspiration a été la vie elle-même : les histoires de famille, les récits que m’ont faits des proches et des connaissances, le fait de combler des lacunes, d’accepter les conséquences d'une colonisation au long cours, de réfléchir à l'identité et aux manières dont nous racontons nos propres histoires. Et puis il y a eu les œuvres d'Olga Tokarczuk, Milenko Jergović, Sofi Oksanen, Jaume Cabré… Chacun de ces auteurs, si différents, m'a permis de découvrir un style narratif unique, les possibilités de la langue et les variations dans les manières dont elle fonctionne, dont elle façonne une histoire, et dont elle guide le lecteur vers l’universalité de l’expérience humaine. J’ai aussi trouvé de très nombreuses sources d’inspiration dans des livres écrits dans des styles variés : dans les romans atrocement douloureux d’Imre Kertész, dans les textes concis et poignants d’Hanna Krall, dans les méditations envoûtantes et placides de W. G. Sebald, dans le récit intense et choquant de Jonathan Littell [ndlr : Les Bienveillantes, Prix Goncourt 2006], et dans la langue riche et passionnée d’Oksana Zabuzhko [ndlr : autrice ukrainienne non-traduite en français, dont le livre le plus identifié est Польові дослідження з українського сексу, Fieldwork In Ukrainian Sex en traduction anglaise.]
Pourquoi avoir écrit une fiction, plutôt qu’un livre de non-fiction à partir de toute cette matière ? Qu’est-ce que le roman vous permet, que ne vous aurait pas permis une enquête littéraire, par exemple ?
Je soupçonne la fiction et la non-fiction de n’être, en réalité, pas si différentes que nous avons tendance à le croire (à condition que l'auteur soit capable de mener à bien son travail avec la plus grande honnêteté) : toutes deux reposent sur des observations, des connaissances, des faits, des idées, sur des intrigues et leur développement, sur la logique et ses connexions. Simplement, dans la fiction, beaucoup plus de choses sont autorisées ; autrement dit, l'auteur jouit d'une liberté d'expression bien plus grande. Et il est évident que son travail n'est qu'une version de l’histoire, qu’une proposition, qu’en un sens il ne doit pas être pris au pied de la lettre. Lorsque je travaillais sur Amadoca, ce qui comptait le plus pour moi n'était pas tant la représentation des événements historiques que l'utilisation de ces événements comme une sorte de toile de fond, un moyen de mieux comprendre la psyché humaine et ses fonctionnements, et de plonger dans l'inconscient. La fiction donne bien mieux accès à l'inconscient, à l'inattendu, à l'imprévisible et à l'inexplicable. Pour moi, rencontrer l'inexplicable et l'imprévisible dans le processus d'écriture est plus crucial qu'expliquer les faits, ou recréer les événements. Il est plus intéressant d'observer où le récit vous mène, de le suivre, guidé par la logique du langage plutôt que par la logique des faits. En définitive, Amadoca est une œuvre sur la narration, sur les façons de parler, de se souvenir et d'oublier, et sur la nature des histoires.
Très concrètement, comment travaillez-vous ? Le travail sur ce livre – à la narration complexe, exigeante – a-t-il nécessité que vous vous isoliez, par exemple ?
Mon processus de travail a radicalement changé pendant ces années de guerre totale. Je ne suis plus capable de travailler comme avant : la réalité en Ukraine [ndlr : l’invasion d’une partie de l’Ukraine par la Russie depuis 2014, puis de la guerre à grande échelle depuis 2022] ne m’autorise plus à regarder ailleurs. J’ai donc dû apprendre à écrire d’une nouvelle manière, et c’est pourquoi écrire un roman comme Amadoca me serait impossible aujourd’hui – mais je peux encore écrire d’autres romans. Entre 2015 et 2019, mon mode de vie était complètement différent. J’ai pu réduire ma vie extérieure au strict minimum – ce qui m’a permis de m’immerger de manière extrêmement profonde et continue dans la création d’un univers fictif. D’une certaine manière, l’univers d’Amadoca me semblait plus réel, à cette époque, que ma propre existence. Les personnages du roman m’étaient plus proches que les personnes vivantes qui m’entouraient.
Le livre a-t-il nécessité un grand travail de documentation ? Depuis le premier jet, avez-vous plutôt coupé ou, au contraire, étendu le récit ?
Oui, le roman a exigé des recherches. J'ai travaillé dans les archives, lu des lettres, des documents, des monographies et des études historiques, des témoignages de victimes de la Shoah, les journaux intimes de ceux qui ont subi la répression, ainsi que des mémoires. Et j'ai passé tout mon temps à penser à ce que j’avais lu et à m’y plonger, à explorer différentes époques, à imaginer l'univers d'Amadoca : les lieux où se déroulent les événements, les détails les plus infimes, les liens entre les événements, les traits de caractère des personnages, à réfléchir à la structure du roman et à élaborer un plan détaillé ainsi qu'une succession de scènes. Et si j'ai écarté une grande partie de ce que j'avais écrit lors des dernières étapes de rédaction, certaines sections du livre ont émergé presque de manière inattendue. Par exemple, je n'avais pas prévu à l'avance les interludes concernant trois figures du XVIIIe siècle : le philosophe Hryhorii Skovoroda, le sculpteur Georg Pinsel [ndlr : voir illustration] et le sage Baal Shem Tov (fondateur du hassidisme). Mais lorsqu'ils ont commencé à prendre forme, j'ai senti que je devais les conserver. Ces interludes sont liés aux personnages et aux décors d’Amadoca, et puis ils en disent long sur la continuité et la diversité de la culture ukrainienne.
Avez-vous travaillé par ordre chronologique ? Aviez-vous le plan d’ensemble avant de travailler sur chacune des parties – chacune étant très différente de l’autre ?
J'essaie de travailler dans l'ordre chronologique, mais cela ne fonctionne pas toujours. Je prépare toujours un plan, mais il ne m'aide pas vraiment pour l’écriture. À chaque livre – et ce fut la même chose pour Amadoca –, j'ai l'impression de m'aventurer dans la plus complète incertitude. Dans un espace sombre et inconnu où je dois m'orienter les yeux bandés. Le processus est facilité par une sorte de « mise en place » de la réalité, ce qui explique pourquoi mes livres commencent par se déployer lentement sur le plan des événements : j'ai besoin d'aménager l'espace pièce par pièce, de révéler le monde dans ses moindres détails. Tant que je n'ai pas établi le cadre, l'intrigue ne prend pas réellement forme. Ce n'est que plus tard, lorsque le monde s’est déployé, que je travaille avec un élan croissant ; les événements s'accélèrent, et une dynamique émerge. Mais il y a aussi beaucoup de surprises en chemin : les personnages se mettent à imposer leur propre volonté, la logique du récit m'entraîne dans une autre direction – et ce sont ces moments que je chéris le plus. Il me semble que lorsque de telles choses se produisent, elles révèlent une vérité à laquelle on ne peut accéder uniquement par les faits, la recherche et le raisonnement logique.
Avez-vous écrit pour enquêter sur le lien entre plusieurs grandes tragédies ukrainiennes qui seraient, d’une part, l’extermination des Ukrainiens dans les années 1930, l’extermination des juifs pendant la Shoah – et la collaboration de certains Ukrainiens avec les nazis – et puis l’agression russe contemporaine ?
Il existe d’innombrables témoignages de victimes juives de la Shoah, mais il est très difficile de trouver des déclarations de témoins ukrainiens, qui ont assisté à ce que les nazis faisaient subir aux juifs. La fiction permet l’imagination, alors j’ai conçu le récit suivant : nous voyons les événements à travers les yeux d’une jeune fille ukrainienne. Nous observons les conséquences de ce traumatisme non seulement sur sa vie, mais aussi sur celles de son fils et de son petit-fils. Il était important de confronter la terreur nazie et la terreur soviétique, et d’ainsi mettre en évidence la puissance dévastatrice de ces machines à tuer, la fragilité de la vie humaine, l’insensibilité et l’aveuglement de ces régimes – mais aussi la compassion et la sensibilité des individus. La partie consacrée aux répressions staliniennes des années 1930 se rapproche beaucoup du genre de la non-fiction. Elle raconte les histoires de personnes réelles, de figures de la vie culturelle ukrainienne des années 1920 et 1930, et s’appuie sur des faits, leurs biographies et des documents d’archives. Lorsque je me suis permis de faire appel à mon imagination et de spéculer, c’est présenté dans le texte sous forme de questions ou formulé comme des conjectures ou des probabilités. Les recherches menées à ce sujet ont une nouvelle fois rappelé que les crimes russes, commis à une échelle effroyable en Ukraine depuis près de douze ans maintenant, n’ont en réalité jamais cessé : ils ont simplement été menés de manière plus dissimulée à certaines périodes, pour reprendre ensuite avec plus de vigueur. Dans la guerre actuelle, les Russes continuent d’employer les mêmes méthodes de terreur qu’il y a cent ans. À côté des actions les plus barbares visant à exterminer les civils, il est crucial pour eux de détruire la culture ukrainienne : ses représentants, leurs œuvres, les musées, les centres culturels, les monuments historiques et les architectures remarquables.
Avec Amadoca, vous donnez à voir une mémoire (intime et collective) à la fois étouffée et réapparue, mutilée puis réparée. Le lac-fantôme d’Amadoca constitue une métaphore, notamment, de la mémoire ukrainienne brisée. Comment comprendre, en particulier, l’amnésie des Ukrainiens quant à ce qui s’est passé pendant la Shoah ? Et pourquoi, selon-vous, faut-il aujourd’hui retrouver la mémoire ?
Le rapport compliqué à la mémoire de la Shoah en Ukraine tient à plusieurs choses.
D’une part, l’Ukraine, comme on le sait, a été le théâtre des tragédies les plus effroyables durant des périodes tumultueuses de guerre et de catastrophe – ce n’est pas pour rien qu’on la qualifie parfois de « terre imprégnée de sang ». Le pouvoir y a changé de main très fréquemment, les empires se livrant bataille sans se soucier de la population locale, qui subissait des exactions constantes de la part de divers conquérants et ne disposait d’aucun État pour défendre ses droits. Par conséquent, le niveau global de violence enduré sur ces territoires est extrêmement élevé, et il est difficile de trouver une personne ou une famille qui n’ait pas été touchée. La psyché humaine refoule généralement ces périodes, les passe sous silence. À la suite d’événements traumatisants de grande ampleur, ceux qui les ont vécus sont généralement incapables d’en parler, et même les enfants des personnes concernées ne trouvent pas encore les mots pour les décrire. Il faut que du temps passe pour que les descendants puissent véritablement métaboliser ces expériences de terreur. Par ailleurs, il y a un sentiment de culpabilité : qu’il s’agisse de la culpabilité de ces Ukrainiens (ou de leurs proches) qui ont sciemment pris part à la Shoah et collaboré avec les nazis, ou – bien plus souvent – de la culpabilité des passants, des témoins et des voisins qui n’ont pas pu ou n’ont pas voulu intervenir ou aider, parce qu’ils craignaient pour leur propre vie ou celle de leurs proches. À tout cela s’ajoute le fait qu’avec l’avènement du régime soviétique, toute discussion sur le passé est devenue dangereuse et interdite si elle ne s’inscrivait pas dans le récit officiel des autorités soviétiques. Les gens ont donc appris à garder le silence sur le passé, par principe. C’est ainsi qu’ils ont pu survivre. Un grand nombre de juifs vivant dans les territoires sous contrôle soviétique avant la guerre auraient pu être sauvés si l’on avait diffusé des informations sur ce qui se passait dans les régions dont les nazis prenaient le contrôle. Pourtant, les autorités soviétiques, leurs troupes et leurs citoyens les plus précieux se sont repliés vers l’est en abandonnant délibérément à leur sort ceux qui étaient le plus en danger. Les autorités soviétiques ont elles aussi contribué à la Shoah, il était donc particulièrement risqué d’aborder et d’analyser ce sujet sous le régime. C’est précisément pour cette raison qu’il est si important de prendre aujourd’hui en charge ces sujets cruciaux : pour retrouver les souvenirs perdus et refoulés, pour rassembler les fragments épars de l’ensemble, afin de mieux comprendre ce qui s’est passé. C’est incroyablement effrayant et douloureux, les gens ont généralement du mal à reconnaître les crimes commis par les groupes sociaux auxquels ils s’identifient, mais c’est un processus nécessaire pour atteindre la maturité et découvrir son identité. Nous ne pouvons pas nous contenter de parler de manière sélective des situations dans lesquelles nous apparaissons comme des êtres bons ou héroïques, ou comme des personnes opprimées et lésées. Une telle sélectivité est le signe d’un manque de mémoire, qui a déjà fait beaucoup de mal.
Avez-vous éprouvé une gêne à devoir commenter, depuis la sortie d’Amadoca, les faces les plus sombres de l’histoire Ukrainienne – à savoir, la collaboration d’une partie des Ukrainiens avec les nazis, au début du XXème siècle – alors même que l’Ukraine est de nouveau attaquée par la Russie ? Est-ce une question qu’on vous pose souvent ? Est-ce qu’elle vous fatigue ?
Je ne peux pas dire que ça me mette mal à l’aise. C’est une question légitime, que j’ai ressenti le besoin d’aborder dans mon roman, justement parce qu’elle compte pour beaucoup d’Ukrainiens aujourd’hui. D’ailleurs pour la plupart des lecteurs ukrainiens d’Amadoca, c’est la partie consacrée à la Shoah qui s’est révélée être la plus marquante. Depuis la publication du roman en 2020, j’ai reçu beaucoup de témoignages de lecteurs qui me transmettaient l’histoire de leur famille durant cette période : des récits douloureux et horribles, marqués par la trahison ou les abus, mais aussi des récits de sauvetage et de sacrifice. Parler honnêtement et ouvertement de ce sujet, mener des recherches sur ces événements, c’est répondre à un besoin ressenti par de nombreux Ukrainiens. De plus en plus d’historiens de mon pays se consacrent d’ailleurs à cette question. On observe également une multiplication des initiatives visant à rappeler l’importance que revêtait la culture juive sur les terres ukrainiennes. En quoi le fait que certains Ukrainiens aient été antisémites et aient participé à la Shoah altèrerait-il la réalité selon laquelle la Russie commet, actuellement, d’horribles crimes de masse sur le territoire ukrainien, tuant de plus en plus de civils et terrorisant la population jour et nuit – y compris les juifs ukrainiens ?
Les personnages féminins, dans ce livre, plongent dans les marécages de l’histoire ukrainienne. Comment expliquer que les femmes aient cette soif-là de mémoire et de lucidité ?
Il me semble que les trois personnages féminins principaux du roman sont autant de symboles du silence. Toute sa vie, Ouliana a gardé le silence sur ce qui lui était arrivé dans sa jeunesse : sur la terrible tragédie de sa propre vie, sur la façon dont celle-ci avait perdu son sens et était devenue une forme de torture à la suite de ce qu’elle a subi pendant la guerre. Sofia Zerova, qui a réellement existé – elle fut l’épouse du poète ukrainien Mykola Zerov (exécuté par Staline en 1937), puis de l’écrivain et archéologue Viktor Petrov (qui a servi le régime soviétique et a donc survécu) –, détruit méticuleusement toutes les lettres et tous les documents susceptibles de révéler quoi que ce soit sur elle-même, sa vie ou ses pensées, tout en conservant soigneusement les archives de ses maris. Romana raconte les histoires d’Ouliana et de Sofia, ainsi que celle de nombreux autres personnages du récit : c’est sa voix que nous entendons tout au long du roman. Pourtant, elle garde le silence sur sa propre histoire et ses propres motivations. Les femmes sont accablées non seulement par le traumatisme collectif de leurs expériences, mais aussi par la myriade de restrictions que leur impose le système patriarcal. Par conséquent, lorsqu’une femme commence à prendre la parole – comme le fait, par exemple, Romana –, elle devient elle-même un récit, une histoire, un souvenir ; elle commence à incarner des processus qui, dans une large mesure, la transcendent en tant que femme et en tant qu’être humain. Une façon d’interpréter ce roman serait peut-être la suivante : voilà ce qui nous arrive, et voilà ce que devient l’histoire, lorsque les femmes restent silencieuses, lorsqu’on leur interdit de parler d’elles-mêmes – de l’amour, de la perte, de la violence et de la douleur.
Ma partie préférée, dans tout le livre, est peut-être celle qui s’appelle en français « Impénétrable », la deuxième du deuxième tome, sur la Renaissance fusillée, et l’histoire de Petrov et de Zerov, leurs liens avec Sofia. Comment avez-vous conçu cette partie ? (Quand je lisais tous ces assassinats successifs, j’ai bizarrement pensé, dans la construction, à « La partie des crimes » du 2666 de Roberto Bolaño, où des centaines de féminicides se succèdent…)
À ma grande honte, je n’ai toujours pas lu 2666 de Bolaño. Je n’avais pas prévu de dresser une liste aussi exhaustive d’artistes qui ont été anéantis, mais c’est ainsi que l’histoire s’est déroulée. Je voulais imaginer ce qui avait pu arriver aux écrivains et aux créateurs de cette époque, à quoi avaient pu ressembler leurs vies sous l’oppression constante de la terreur, de la persécution, de la surveillance et de la paranoïa. J’ai cherché à percer le mystère de Viktor Petrov, sa nature ambivalente : était-il un scélérat perfide qui a trahi ses proches pour sauver sa propre vie, ou essayait-il de causer le moins de tort possible, en feignant simplement de collaborer avec le régime ? Qu’est-il advenu de sa conscience pendant toutes ces années où il est resté en vie, après que Staline eut liquidé la plupart de ses amis ? Mais à mesure que je décrivais le cadre et l’époque, le récit a fini par atteindre un point où chaque nom mentionné devenait synonyme de condamnation à mort, d’exécution, d’emprisonnement, de passage à tabac, ou encore de destruction psychique. Je me souviens m’être senti abasourdie et anéantie. Je savais depuis toujours ce qui s’était passé à l’époque : l’éradication systématique de centaines et de centaines de créateurs et d’intellectuels de la manière la plus brutale qui soit, simplement parce qu’ils étaient des Ukrainiens talentueux qui créaient des œuvres culturelles. Mais quand on se retrouve aussi proche de ces histoires, et que chaque fil conducteur en révèle des dizaines, voire des centaines d’autres, on prend la mesure de l’ampleur de ce phénomène, de cet anéantissement total – c’est stupéfiant. Imaginez ce qui se serait passé si une force sinistre avait anéanti tous les modernistes du début du XXe siècle en France et interdit le modernisme. Ce qui est le plus surprenant dans toute cette histoire, c’est que les autorités soviétiques n’ont jamais réussi à briser la colonne vertébrale de la culture ukrainienne ni à la détruire entièrement. Qu’elle ne cesse de renaître et de se renforcer, encore et encore.
Je crois que les Français ne connaissent pas bien la période de la « Renaissance fusillée » : auriez-vous des textes (traduits ou non) ou des films à conseiller à quelqu’un qui voudrait comprendre, plus encore, ce que fut cette période en Ukraine après avoir lu Amadoca ?
Les romans les plus emblématiques de cette période sont La Ville de Valerian Pidmohylny, Le Chantier naval de Iouri Ianovski et La Jeune Fille à l’ours en peluche de Viktor Domontovich (Viktor Petrov) [ndlr : s’ils sont accessibles en anglais, aucun de ces livres n’est hélas traduit en français]. On peut en apprendre beaucoup sur cette période en étudiant le mouvement artistique boïtchoukiste [ndlr : courant appelé ainsi d’après le peintre ukrainien Mykhaïlo Lvovytch Boïtchouk, considéré comme un représentant de la génération de la Renaissance fusillée] – une grande école artistique dont les membres ont développé un art monumental, alliant les pratiques d’avant-garde à l’art traditionnel ukrainien et à la peinture à fresque byzantine. Il existe un documentaire contemporain sur les artistes de Kharkiv dans les années 1930, réalisé par Taras Tomenko : La Maison Slovo. Le même réalisateur a tourné un long-métrage sur ce sujet.
Dans Tout ce qui est humain (Bayard, 2023), vous faites le récit de la première année de l’invasion de l’Ukraine par la Russie. Vous y écrivez : « La guerre et les traumas sont si ennuyeux. Ils n'ont pas de fin. L'ennui et la fatigue apparaissent immanquablement lorsqu'il faut supporter à l'infini la douleur, la terreur et la souffrance et lorsqu'on parle des morts. » Avez-vous aussi le sentiment que le récit de la guerre est sans fin ? Comment croire encore qu’il peut être partagé ? Y croyez-vous toujours ?
Pour continuer à vivre et aller de l’avant, nous devons mettre des mots sur nos expériences. Les partager. La moindre des choses que peuvent faire les personnes soucieuses des autres – et qui ont eu la chance de ne pas vivre la guerre directement –, c’est s’efforcer d’écouter vraiment, essayer de comprendre et de ne pas oublier. Mais les expériences de la guerre sont loin d’être la seule chose qui compose nos vies. Si la guerre est forcément tissée dans le récit de tout Ukrainien d’aujourd’hui, car elle se fait sentir à chaque instant (au moment où je réponds à cette question, je sais que des lance-missiles russes vont tirer sur ma ville d’ici une heure – je viens de recevoir une notification à ce sujet sur mon téléphone), parallèlement à cela, tout le reste continue. Différents aspects de la vie humaine apparaissent plus nettement, deviennent plus frappants, et je trouve ça passionnant.
Absalon voudrait être tournée vers la littérature européenne, alimenter une culture européenne vive, exigeante et curieuse de l’autre ; vous parlez plusieurs langues, et avez été largement traduite. Diriez-vous qu’Amadoca est un livre européen ?
Je pense qu’Amadoca est un livre européen précisément dans le sens que vous avez évoqué : il s’inscrit dans une autre culture européenne dont, jusqu’à récemment, on ne savait que très peu de choses – c’est d’ailleurs l’une des raisons qui sous-tendent la guerre menée par la Russie contre l’Ukraine. En même temps, il me semble que ce roman contient de nombreux éléments qui trouveront un écho auprès des lecteurs d’autres pays : des choses reconnaissables et familières, mais exprimées d’une manière nouvelle. Je suis d’accord, nous devons collectivement faire un effort, pour découvrir nos voisins et les cultures injustement négligées. Un effort pour nous rendre mutuellement visibles. Il est bien plus facile pour les autocraties d’absorber et de détruire ceux dont elles réduisent la présence au silence, ceux qu’elles invisibilisent. Mais se percevoir véritablement, les uns les autres, cela peut avoir un impact profond.
Amadoca – L’histoire de Romana et d’Ouliana, traduit de l’ukrainien par Irina Dmytrychyn, Belfond, 544 pages.
Amadoca – L’histoire de Sofia, traduit de l’ukrainien par Irina Dmytrychyn, Belfond, 512 pages.
Illustration Samson, 1750. Johann Georg Pinsel
La famille Krouchelnytsky, au début des années 1930, devenue un symbole de l'extermination de l'intelligentsia ukrainienne par le régime stalinien.