Anna Arzoumanov,
chercheuse
À PROPOS DE CENSURE
Propos recueillis par Xabi Molia
Photographie de Hadrien Dubucs
Maîtresse de conférences à Sorbonne Université, détachée au CNRS, spécialiste de la liberté d’expression et des polémiques qui l’entourent, Anna Arzoumanov a publié en septembre 2026 un court et lumineux essai, Censure (édition Anamosa, collection « Le mot est faible », 120 pages). Dans cet ouvrage, elle fait le point sur les débats contemporains autour de la liberté de création et décrypte les moyens, parfois peu visibles, qui sont mis en œuvre pour la limiter. Une contribution salutaire à l’heure où la littérature française fait l’objet, comme les autres secteurs culturels, d’offensives politiques de plus en plus marquées.
Quel a été votre cheminement pour passer de l'histoire éditoriale du XVIIe siècle à la publication d’un livre sur la censure aujourd’hui ?
Dans le cadre de ma thèse, je travaillais sur des satires à clés qui circulaient sous l’Ancien Régime. C’étaient des textes cryptés qui portaient sur des personnalités de la Cour, ils désacralisaient la figure du Roi et étaient traqués par les autorités de censure. Alors que je terminais ces recherches, Marcela Iacub a publié un roman, Belle et bête (2013), où elle racontait sous le couvert de la fiction sa liaison avec Dominique Strauss-Kahn, qu’elle appelait « le Cochon ». Pour moi, cette affaire faisait écho à celles qui avaient défrayé la chronique trois siècles avant. L’autrice s’est retrouvée assignée en justice pour atteinte à la vie privée, et je suis allée pour la première fois au tribunal écouter les discussions, qui portaient plus largement sur le roman et sa relation au réel. Ça m’a passionnée. J’ai voulu me former en droit pour mieux comprendre les enjeux de la création littéraire et de la liberté d’expression. À partir de là, j’ai travaillé sur de nombreux procès d’écrivains et d’artistes, je voulais savoir comment les libertés créatives se régulent dans l'espace public, comment on décide concrètement de leurs conditions d'exercice, qui fixe leurs limites (ndlr : ces recherches ont donné lieu à la publication de La création artistique et littéraire en procès, en 2022).
Y a-t-il aujourd'hui une urgence particulière à parler de la censure ?
Je crois, oui. Pour deux raisons. D’abord, le mot est omniprésent dans le débat public, où il est souvent pris dans un sens très large et instrumentalisé. C’est un mot-épouvantail. Le premier geste de mon livre, c’est donc de clarifier les termes qu’on emploie, le mot « censure » et ceux qui gravitent autour de lui, comme « wokisme » ou « cancel culture » par exemple. L’autre motivation qui m’a conduite à écrire cet essai, c’est que les affaires les plus spectaculaires, celles pour lesquelles on crie à la censure, masquent des mécanismes d’empêchement plus insidieux, qui limitent la liberté d’expression des artistes sans qu’on en soit bien conscients. Depuis les années Covid, il me semble que quelque chose s’intensifie, un soupçon jeté sur le monde de la culture en général, qui est en train de redéfinir les frontières de la création artistique. C’est dans ce contexte que la maison d’édition Anamosa m’a proposé d’écrire un livre court et accessible – un exercice aussi délicat que stimulant. J’ai envie que l’université apporte quelque chose au débat public, et ça peut se faire par ce type d’intervention, avec des essais rédigés dans une langue simple, qu’on peut lire en une heure. Même si, évidemment, l'immense difficulté, c'est de ne pas trop simplifier son propos.
Au sens strict, la censure existe-t-elle encore en France pour la littérature ?
Oui, mais dans un cadre très limité, celui de la loi de 1949, qui est une loi de protection de la jeunesse. Toutes les publications destinées aux enfants font l’objet d’un examen préalable avant leur publication. C’est le seul reste d’une censure d’État, avec une commission qui peut signaler des publications au ministre de l’Intérieur. Parfois, cela peut déboucher sur une interdiction. En 2023, un roman de Manu Causse, Bien trop petit, avait été interdit par le ministre de l’Intérieur, Gérald Darmanin, à la suite d’une décision de la commission, qui jugeait le livre pornographique. Mais ces événements sont très rares. (ndlr : publié en 2022 aux éditions Thierry Magnier, ce roman met en scène un adolescent complexé par la taille de son sexe. Un arrêté du 17 juillet 2023 en a interdit la vente aux moins de 18 ans, estimant que certaines scènes faisaient « la description complaisante de nombreuses scènes de sexe très explicites ».)
Pourquoi le mot « censure » est-il si fréquemment employé, alors ?
Sans doute parce qu’il fonctionne comme une catégorie accusatoire. On appelle « censure » des phénomènes qui ne relèvent pas au sens strict de ce processus-là. Ça permet de disqualifier la cible qu’on critique en la faisant passer pour ennemie de la liberté – or c’est très consensuel, la liberté, tout le monde est pour ! On a bien vu cela à l’œuvre au moment du Printemps des Poètes, en 2024. Le festival devait être parrainé par Sylvain Tesson et plusieurs centaines de personnes, au premier rang desquels des poètes et des poétesses, avaient signé une tribune disant : « On ne veut pas de cet écrivain conservateur comme parrain, il ne nous représente pas. » Cette tribune avait été requalifiée par certains médias et personnalités comme un phénomène de censure, alors que ça n’a rien à voir : c’était l’expression d’un désaccord, et il est important de pouvoir l’exprimer en démocratie, sans être immédiatement disqualifié.
Est-ce qu’il peut y avoir, selon vous, une « bonne » censure ? Des situations où l’on peut souhaiter que la liberté d’expression soit entravée ?
Tout dépend de la conception qu’on se fait de la liberté d’expression et d’une notion qui lui est étroitement liée, le pluralisme, qui assure l’expression d'une diversité de points de vue et de courants de pensée dans les médias. Cette conception n’est pas la même partout. En Belgique, par exemple, la RTBF (ndlr : média de service public) considère que l’extrême droite ne doit pas s’exprimer sur ses antennes parce qu’elle porte des valeurs incompatibles avec les exigences démocratiques. Si on adoptait la même position en France, où les représentants des partis d’extrême droite sont régulièrement invités dans les médias, beaucoup crieraient à la censure, au nom d’une conception du pluralisme selon laquelle tous les courants politiques doivent pouvoir s’exprimer. Ces différences se retrouvent aussi dans la manière dont les États définissent les limites de la liberté d’expression. Aux États-Unis, la conception de la liberté d’expression est très extensive : la sanction des discours de haine y est vue comme de la censure, un refus de voir s’exprimer des opinions divergentes. En France, on défend une conception plus restreinte. Les discours racistes ou handiphobes, par exemple, ne sont pas considérés comme des opinions. Ce sont des délits, que la justice sanctionne. Mais les interdictions sont très rares : la sanction, le plus souvent, c’est une amende à payer. Et certaines personnes s’en accommodent très bien…
Aujourd’hui, on assiste en France à une bataille autour de la notion de pluralisme. Jusqu’à récemment, pour qu’il soit respecté, dans les médias audiovisuels par exemple, on comptabilisait uniquement le temps de parole du personnel politique et on veillait à l’équité. Comme les chroniqueurs de CNews défendent très majoritairement des positions marquées à l'extrême droite, sans que celles-ci soient prises en compte dans le décompte des temps de parole politique, en 2024 le Conseil d'État a demandé à l'Arcom (ndlr : Autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique) de tenir compte également des opinions exprimées par les chroniqueurs, les animateurs et les invités pour apprécier le respect du pluralisme. Mais cela peut avoir des effets inattendus. Car désormais la sphère réactionnaire s’appuie sur cette conception du pluralisme pour incriminer l’audiovisuel public au motif qu’il serait trop à gauche, et pour demander qu’il y ait davantage de points de vue contradictoires. Si l’idée de représenter des points de vue différents est bienvenue, car essentielle à la démocratie, cette exigence de pluralisme peut aussi être instrumentalisée pour faire taire certaines prises de position jugées trop engagées. Tout récemment, à La Grande Librairie, la prise de parole d’Adèle Haenel au sujet de Gaza a ainsi fait l’objet d’une polémique. Elle a employé le mot « génocide » et a invoqué la complicité de l’État français. France Télévisions a provisoirement retiré ce temps de parole du replay de l’émission, au motif que l’Arcom avait été saisi, du fait que le contradictoire n'avait pas été respecté. C’était pourtant une « carte blanche » qui était donnée à Adèle Haenel... L'Arcom doit encore se prononcer sur cette affaire. Le problème, c’est que n’importe qui peut saisir cette instance. Si un contenu est retiré à chaque saisine, alors c’est une prime donnée à l’agitation et aux pressions externes.
Les pressions externes, justement, sont au cœur de votre livre. Elles constituent des forces qui n’ont pas, à strictement parler, un pouvoir de censure, mais qui peuvent exercer une forme d’empêchement.
Et c’est cela que j’ai voulu précisément étudier : des mécanismes qu'on n'appelle pas forcément « censure » et qui pourtant ont un vrai rôle de restriction de la liberté d'expression. Je fais une distinction dans cet essai entre pressions externes et pressions internes. Les pressions externes sont exercées par des individus ou des groupes qui ne sont pas directement impliqués dans la production, la diffusion et la programmation des œuvres. Ils ont à leur disposition un répertoire d’actions très variées, qui vont de l’expression publique du mécontentement à des entraves ou des dégradations, en passant par des entreprises d’intimidation. Il faut rappeler que contester une œuvre ou un artiste n’est pas en soi une censure et relève pleinement de la liberté d’expression. Parmi ces mobilisations, je cite dans le livre des manifestations devant des salles de spectacle, ou parfois même à l'intérieur, pour dénoncer des violences sexistes ou sexuelles dont on accuse un artiste (Ary Abittan ou encore Patrick Bruel ont été la cible de telles actions). D’autres mobilisations dénoncent le contenu d’une œuvre – des associations qui lui prêtent un caractère blasphématoire (une interprétation du Stabat Mater à Caen, par exemple), ou bien lui reprochent son « racisme anti-blanc » (la pièce Carte noire nommée désir de Rébecca Chaillon, dont certaines scènes ont suscité de vives protestations qui sont allées jusqu’à l’agression de comédiennes, ce qui relève du délit). Sur les réseaux sociaux aussi, des mobilisations se développent et visent des spectacles mais aussi des films ou des livres, présentés comme des contenus dangereux, des œuvres de propagande, même si les protestataires ne les ont souvent ni vus ni lus. Ces actions sont amplifiées par un écosystème médiatique – actuellement, c’est à l’extrême droite qu’on observe le plus ce phénomène, à travers ce qu’on appelle les médias Bolloré mais aussi des journaux comme Frontières ou Valeurs actuelles. Cette amplification peut finir par mobiliser le personnel politique. Marion Maréchal intervient par exemple très souvent sur les questions qui touchent au domaine de la culture, une affaire isolée devenant un « enjeu civilisationnel ».
Vous expliquez que cela prend, en France, un caractère systémique.
Oui, à travers les entretiens que je mène, je m’aperçois que certaines de ces actions de contestation sont de plus en plus structurées, qu’elles ont des cibles récurrentes et couvrent tout le territoire français. On ne cesse d’entendre : « La culture, ça coûte cher. La culture, c'est à gauche, c'est militant, c'est idéologique. » On voit beaucoup plus qu’avant, par exemple dans les bibliothèques, des gens qui contestent le fait que soit proposé un livre qui aborde des thématiques LGBTQ+ ou parle d’un enfant qui a deux papas. Ce type de mobilisation est très fréquent au Canada ou aux États-Unis, avec l’association trumpiste Moms for Liberty, qui a réussi à faire disparaître de nombreuses bibliothèques des livres sur l’histoire américaine quand ils ne servaient pas le récit national ou sur des questions liées au genre ou à l’orientation sexuelle. En France, des associations se structurent et gagnent en influence, par exemple Mamans Louves, SOS Éducation ou encore Parents vigilants, créée par le parti Reconquête d’Éric Zemmour en 2022. Ces groupes se mobilisent au sujet des programmes scolaires et culturels proposés aux enfants. Il y a quelques mois, le roman de Laurent Gaudé, Eldorado, a ainsi fait l’objet d’une contestation sur les réseaux, en étant présenté comme de la « propagande immigrationniste » qui n’avait rien à faire au programme du lycée.
Les librairies font également face à ces pressions externes…
Oui, de plus en plus. La librairie Violette & Co, à Paris, avait par exemple mis en vitrine un cahier de coloriage, From the River to the Sea, qui a été dénoncé comme étant « pro-Hamas » – il ne m’appartient pas de dire s’il l’était. Des messages haineux sur les réseaux sociaux se sont multipliés. Cela a conduit les élus de la droite parisienne à retirer leur subvention à cette librairie ainsi qu’à d’autres. Même si la majorité municipale a par la suite rétabli cette aide, on voit bien comment une pression externe est parvenue à mobiliser le pouvoir politique. Mais les pressions peuvent aller plus loin et prendre la forme de l’entrave. Contester un spectacle n’empêche pas qu’il ait lieu. Certaines actions externes vont jusqu’à l’empêchement, ou à la menace de l’empêchement, ce qui conduit à des annulations. De plus en plus, en effet, on avance la notion de trouble à l’ordre public. Des contestataires se mobilisent et font craindre des débordements. Pour éviter ce risque, les autorités ou les directions de salles déprogramment préventivement la venue d’un spectacle ou d’un artiste. Ça a été le cas de l’artiste Barbara Butch à Amiens et Saint-Jean-de-Luz, de Bilal Hassani à Metz, ou encore de Médine à Sainte-Anne-d’Auray. Mais on voit l’effet pervers que ça peut avoir : cette logique de prévention est aussi une prime à l’agitation. Il suffit de dire : « On va être très énervés » pour pouvoir agir sur la programmation d’une œuvre ou d’un artiste.
On n’est pas très loin de l’intimidation dans ce cas de figure.
Oui, et beaucoup de pressions externes ont pour but d’intimider. Cela peut prendre des formes différentes. Des librairies sont vandalisées, par exemple avec des tags réalisés à l’acide, comme ça a été le cas dans Paris. Une bibliothèque du vingtième arrondissement a fait l’objet de cyber-harcèlement parce qu’elle programmait un cycle de lectures avec des drag-queens… En Bretagne, à Lanester, des militants d’extrême droite ont organisé en 2025 un autodafé de livres de la médiathèque locale, qui abordaient notamment les questions LGBTQ+. Ils se sont filmés en train de jeter les livres dans un feu, ce qui fait évidemment penser aux autodafés nazis, puis ils ont posté leur action sur YouTube et les réseaux. À ce jour, cela reste un événement isolé, mais il témoigne quand même d’une possible radicalisation des actions.
Quels effets ont ces pressions sur les acteurs du monde culturel ?
On observe plusieurs phénomènes. Le premier est ce que j’appelle une délégitimation anticipée. Avant même que l’œuvre soit diffusée, la contestation dont elle fait l’objet lui impose un cadre de réception. Elle est perçue a minima comme « engagée », quand ses détracteurs la dénoncent comme une œuvre « idéologique », de la propagande. Ce phénomène de délégitimation est fréquent au cinéma, notamment via la notation sur le site AlloCiné : les détracteurs se coordonnent et attribuent tous ensemble des notes très basses à un film, de manière à lui nuire. Et, de fait, ces pratiques hostiles produisent ce qu’on peut appeler une augmentation du coût de justification. L’artiste et ses diffuseurs doivent se défendre, lutter pour sortir du cadrage militant qui leur est imposé, ce qui est très difficile. Je n’ai pas documenté d’exemple de ce type dans le domaine de la production littéraire, avec un site comme Babelio par exemple, mais rien n’interdit de penser que ça pourrait se produire un jour.
Votre essai détaille également ce que vous appelez les « pressions internes ».
Oui, et je crois qu’il est très important d’en parler, parce qu’elles sont moins visibles et pourtant très puissantes. Une pression interne a lieu dans la chaîne de production et de diffusion d’une œuvre culturelle. Elle peut prendre différentes formes, comme le retrait d’un financement ou la déprogrammation d’un spectacle. Dans le cadre de subventions publiques, il n’est pas très compliqué de retirer une aide à un théâtre, une librairie ou un auteur dont les orientations sont jugées déplaisantes ou dangereuses. Il peut y avoir un « dé-financement » pur et simple. Ce sont les cas les plus visibles qui sont de véritables entraves. Mais il est difficile de les remettre en cause parce que les décideurs peuvent toujours avancer d’autres motifs pour justifier leur choix, comme par exemple la question du goût ou de la valeur esthétique. « Ce spectacle est nul. » Les cas les moins visibles, ce sont les pressions qui se font, par exemple, entre deux portes. Un décideur va dire au directeur d’un lieu culturel : « Ça ne me plaît pas beaucoup ce que tu as mis dans ta programmation. L'année prochaine, j’espère que ce sera différent… » Dans cette configuration, il n’y a pas d’empêchement à proprement parler, mais on voit bien comment ça peut influencer des acteurs du monde culturel qui dépendent d’un financement, public ou privé d’ailleurs, pour poursuivre leurs activités. À la surface : pas de déprogrammation, pas de perte de subventions, rien de visible. Mais des recommandations discrètes qui peuvent orienter la production et la diffusion. Ces pressions-là sont très difficiles à documenter, mais, quand on a une vue d’ensemble, on se rend compte que ce sont toujours les mêmes types de contenus qui, actuellement, deviennent plus difficiles à défendre.
Et ça conduit à l’autocensure ?
Oui, encore qu’il faut, comme pour le mot « censure », préciser ce qu’on entend par là. L’artiste ou celles et ceux qui le diffusent peuvent s’interdire certains contenus ou certains énoncés simplement parce qu’ils sont d’accord avec l’idée qu’ils ne doivent plus avoir droit de cité. Imaginons qu’une personne se dise qu’elle ne peut plus mettre en scène des minorités sans leur donner directement la parole, parce que son regard a évolué sur la question. Si sa décision de modifier ses pratiques est libre et volontaire, qu’elle y adhère de son plein gré, il ne s’agit pas d’autocensure, mais d’une évolution de ses convictions et de ses manières de faire. L’autocensure commence lorsque l'acteur culturel, créateur comme diffuseur, prend une décision sous pression, par anticipation de la sanction, économique ou réputationnelle. Et entre les deux, dans la zone grise si l’on peut dire, il y a des mécanismes de prudence : on évite certains sujets sans toujours savoir si c’est par conviction ou par crainte des réactions. Ça touche tous les secteurs de la culture, et la littérature n’y échappe pas du tout. Ce qu’il faut comprendre, c’est que la question centrale, ici, est celle du coût. Le coût que ça va représenter de braver la pression. En ce moment, on le voit sur le conflit israélo-palestinien, par exemple. S’exprimer sur Gaza, c’est s’exposer à de violentes critiques et à des mécanismes de silenciation ou d’invisibilisation. Programmer des artistes israéliens ou palestiniens est devenu très compliqué. Beaucoup de personnes avec lesquelles je me suis entretenue mentionnent le coût psychique de tels choix. Les défendre est éprouvant. Il y a un risque de sanction financière, mais aussi des conséquences sur la santé. Des gens me disent : « Je veux dormir la nuit. » Le niveau de contestation aujourd’hui et les pressions, internes ou externes, qui pèsent sur la création font que certaines personnes ne se sentent tout simplement pas la force de les affronter. Donc elles se taisent.
Votre livre parle de la « bataille culturelle » qui fait rage en France, et dans les démocraties occidentales plus largement.
Là aussi, l’expression est à prendre avec précaution. Dans un article, la politologue Cécile Alduy a bien montré que valider cette métaphore, c’est entériner l’existence de deux camps qui s’opposent, ce qui normalise le fait que chacun puisse utiliser des « armes » dans un contexte de guerre. Mais je ne peux pas faire sans cette expression quand je pense à l’offensive réactionnaire qui est menée actuellement dans le domaine de la culture. Dans les années 80, autour d’Alain de Benoist, la Nouvelle Droite reprend explicitement la théorie qu’un penseur communiste, Antonio Gramsci, avait formulée dans les années 30. L’idée est simple à comprendre : la conquête du pouvoir ne repose pas seulement sur la coercition, mais aussi sur la capacité à obtenir le consentement de la majorité. Pour obtenir ce consentement, il faut transformer le sens commun. C’est dans ce cadre que Gramsci parle de « l’hégémonie culturelle » : pour faire avancer des idées politiques, il faut aussi mener une guerre de position sur le terrain culturel, afin de transformer les représentations collectives. Alain de Benoist a repris cette idée, qu’on retrouve également chez Patrick Buisson, conseiller de Nicolas Sarkozy, mais aussi chez Marion Maréchal ou Philippe de Villiers. L’offensive est double. Il s’agit d’une part de fragiliser l’existant, de jeter le soupçon sur le monde culturel, en le présentant systématiquement comme trop à gauche, trop militant, trop coûteux, trop éloigné des attentes des Français. D’autre part, il y a une dimension productive : il s’agit de produire et promouvoir des contenus culturels en phase avec l’offensive réactionnaire. L'orientation qu'a prise le catalogue de Fayard depuis son passage dans le giron du groupe Bolloré en est un exemple. Cette bataille culturelle se joue aujourd’hui notamment sur le terrain des spectacles historiques immersifs, à travers des initiatives comme Murmures de la Cité ou le Puy du Fou. Philippe de Villiers, fondateur du Puy du Fou, entend faire des émules de ce qu’il présente comme un « isolat ». Le milliardaire Pierre-Édouard Stérin assume quant à lui pleinement cette bataille culturelle en investissant dans des spectacles qui mettent en scène un récit national glorifié, laissant dans l’ombre certains de ses épisodes les plus sombres, comme la colonisation.
Et si on se projette dans ces années à venir, justement, en sortant des frontières de votre essai, vers quelle France allons-nous, selon vous ?
Cela va beaucoup dépendre du résultat des prochaines présidentielles. Un scénario à l’américaine est possible si le RN accède au pouvoir : les phénomènes de pression que je décris seraient alors légitimés au niveau de l’État, dans le cadre d’un régime de plus en plus illibéral. Il est très facile de faire peser une chape de plomb sur la culture sans entrer dans un régime totalitaire, où la censure s’exerce a priori. On observe déjà ce phénomène dans certaines collectivités qui déprogramment ou définancent des œuvres ou des artistes, en particulier depuis les dernières municipales. Sans aller jusque-là, il suffit d’intimider pour produire de l’autocensure. Les contre-pouvoirs restent aujourd’hui très limités dans un écosystème où la création artistique dépend largement des financements de l’État ou de grands acteurs privés qui concentrent entre leurs mains un pouvoir considérable. À cela s’ajoute le fait que nombre des pressions dont j’ai parlé ne sont pas illégales : elles peuvent donc s’intensifier sans nécessairement donner prise à une intervention de la justice. Et on peut imaginer que certaines pressions, notamment les intimidations, soient accueillies avec complaisance par les autorités si elles vont dans le sens de leurs orientations politiques.
Est-ce qu’on peut faire quelque chose, collectivement et individuellement, face à ces formes d’empêchement qui s’intensifient ?
On me pose souvent cette question et je n’ai pas de solution-miracle. Je crois beaucoup aux réseaux de métier, par exemple entre bibliothécaires, ou entre auteurs, comme on l’a vu dans l’affaire Grasset. Le collectif permet de mieux tenir face aux tentatives d’entrave ou d’intimidation. À mon niveau, documenter les pressions, c’est déjà une forme de résistance. Ça permet aux acteurs culturels de reconnaître une situation qu’ils ont vécue, d’en comprendre les ressorts et d’être mieux armés pour l’affronter quand elle se représentera. Et si ça peut aussi contribuer à une prise de conscience de la manière dont se mène aujourd’hui la bataille culturelle, ce sera déjà beaucoup.