Un temps
de retard
NOTES DU BRÉSIL
(13 septembre – 2 octobre 2026)
Camille Ruiz
Quand on m’a proposé d’écrire quelque chose depuis le Brésil, avec du réel et de la littérature brésilienne à l’intérieur, j’ai eu deux pensées. D’abord : je n’en suis pas capable. Puis : c’est quelque chose qu’on devrait plutôt demander à Piero, mon compagnon, dont c’est le pays et dont c’est le métier, d’écrire, de lire, d’enseigner. Moi, toute la semaine, je travaille pour le service client d’une plateforme de transport. Les bus traversent le Brésil de long en large, des gens entrent dedans, d’autres les ratent, parfois il y a des problèmes avec les billets, des instabilidades técnicas, des frictions que je dois résoudre, des remboursements que je dois déclencher.
Le matin, avant le travail, mon chien a le museau collé sur la terre rouge et ses herbes mortes. À Brasilia, le mois de septembre est très chaud, très sec. Comme il y a quatre ans, l’approche des élections commence à semer ses indices dans la ville, et mes yeux se lèvent, attirés par le rouge des drapeaux à l’effigie de Luiz Inácio Lula da Silva et du Parti des travailleurs, qui apparaissent çà et là, suspendus à certaines fenêtres, tandis que nous dépassent des voitures floquées au nom des candidats du District fédéral. Partout où je vais, des mains inconnues se posent sur mon ventre, on me demande é menino ou menina ? fille ou garçon ?
Je lis et j’écris quand j’ai du temps libre, le soir ou le week-end. Souvent, fatiguée d’avoir travaillé toute la journée en portugais ou en anglais, je me tourne vers des textes dans ma langue maternelle. Je lis pendant cinq minutes, puis mes yeux se ferment.
*
Bien que j’habite au Brésil depuis six ans maintenant, je traîne toujours une culpabilité d’étrangère : celle d’avoir un imaginaire et des goûts encore solidement attachés aux champs littéraires français et états-uniens et, mis à part mon amour pour Clarice Lispector, de lire trop peu de littérature brésilienne. La fatigue et le temps libre sont une excuse, l’autre vérité, en-dessous, c’est qu’entrer dans ce monde avec un temps de retard me fait peur.
Car il en faut, du temps et de la patience, pour apprendre déjà ce qu’on aime dans sa langue maternelle ; du temps passé à l’école, à la bibliothèque, avec d’autres personnes qui lisent, beaucoup de temps pour avoir un goût, choisir un livre, et savoir pourquoi. Il a fallu d’abord lire des livres trop difficiles, lire des livres sans les comprendre, lire pour le plaisir mais aussi pour le sérieux, par curiosité et par devoir, ensuite par envie d’écrire, parfois, justement, de ne pas écrire. Quand je commençais tout juste à identifier les contours de mon rapport aux livres, à l’aube de la trentaine, une nouvelle langue m’a rencontrée, et avec elle je suis redevenue aussi maladroite qu’avant.
Quand je lis en portugais, est-ce que je suis sûre de bien sentir et de bien comprendre, la tonalité, les correspondances, les tunnels que la langue creuse sous le sens ?
J’espère que ces notes pourront documenter mon lent effort pour devenir, ici aussi, une lectrice.
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J’essaye de rééquilibrer la géographie des livres sur ma table de chevet. En haut de la pile, on trouve désormais As Regras (Les règles) de la poétesse et romancière Lilian Sais, choisi au hasard dans une librairie au début du mois. C’est un récit de deuil dans lequel l’autrice se propose de relire sa relation avec son père à partir de leur passion commune pour le football. Souvenirs, rêves, archives, poèmes sont agencés en fragments, entrecoupés de questions : pourquoi son père n’a pas renouvelé son permis de conduire, qui a expiré un an et neuf mois avant sa mort ? Est-ce qu’on se souvient toujours de sa première Coupe du monde, même si on était toute petite ? Que faire du « poids impossible du silence, qui reluisait au centre de la maison, comme un soleil » (“o peso impossível do silêncio, que sempre reluziu no centro da nossa casa, como um sol”), et se prolonge après la mort des parents ? Et une adresse floue et répétée, de celles que l’on chuchote aux défunts, ou qui viennent nous tirer d’un évanouissement, d’une profonde rêverie :
Você está me ouvindo?
Est-ce que tu m’entends ?
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Le portugais du Brésil est devenu pour moi la langue du quotidien, mais c’est comme évoluer sous l’eau, en zone de constante étrangeté. Souvent, je crois comprendre quelque chose, mais je me trompe. Il m’arrive d’être prise de vertiges, par exemple en entendant la télévision dans un hôtel ou une salle d’attente, je pense brièvement tiens, c’est marrant, l’émission est en portugais, comme si j’avais oublié où je me trouvais. Il y a entre moi et la langue un bruit, une petite distance, comme celle qui se matérialise quand j’appelle mes parents via WhatsApp, dans une image qui brusquement se pixélise et se fige, nos voix qui se superposent, ne parviennent pas à se répondre.
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Lilian Sais se souvient de nombreux matchs de foot regardés avec son père. Pour l’enfant, le foot est d’abord une manière de se tenir près de lui, une aire de mise en partage des affects. Pour l’adulte en deuil, les dates clés de certains matchs deviennent des balises d’une mémoire vécue simultanément sur le plan collectif et intime, une voie d’accès à la mémoire et un mode de réorganisation des souvenirs : les toucher, c’est dérouler un fil d’images et de lieux et de corps. Le football permet alors de faire coexister la superposition et la suspension des temporalités dans le récit ; sur le terrain, passé et présent se touchent :
Presente e passado se tocam em cada lance dentro de campo, sobrepondo-se um ao outro, compondo uma fenda no tempo. Nesse tempo suspenso, ao chutar uma bola numa partida, conta-se uma história enquanto a história acontece. E por isso que um jogo de futebol é também poema, é este livro: um ato que não deseja nada do mundo ou da vida, porque é, durante a sua execução, o seu próprio mundo, a sua própria vida.
À chaque action sur le terrain, présent et passé se touchent, se superposent l’un à l’autre, créant une fissure dans le temps. Dans ce temps suspendu, lorsqu’on frappe un ballon pendant un match, une histoire se raconte tandis que l’histoire est en train de se dérouler. C’est pour ça qu’un match de football est aussi un poème, ce livre : un acte qui n’attend rien du monde ni de la vie, parce que, pendant son accomplissement, il est son propre monde, sa propre vie.
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Le premier tour des élections se tiendra le 4 octobre, le second le 25 octobre. Entre les deux, notre fille va naître. Le long de la route on voit parfois des stands qui, comme pendant la Coupe du Monde, vendent des drapeaux et des t-shirts, alignés sur un fil tiré entre deux arbres. Les visages des deux principaux candidats, Lula et Flavio Bolsonaro, le fils de l’ex-président d’extrême-droite, flottent côte à côte dans l’air chaud, sur fond rouge pour l’un, vert pour l’autre.
L’autre jour, j’ai accroché une grande serviette à notre balcon, sur laquelle s’étale le visage de Lula portant des lunettes de soleil, encadré du slogan malicieux “Meu voto é secreto”, mon vote est secret. Nous avons aussi installé un petit drapeau rouge amovible sur les fenêtres de la voiture, mais cette année pas de large autocollant, à cause du risque qu’elle soit vandalisée.
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Dans As Regras, il faut mesurer ce que c’est, pour une petite fille, de grandir dans le Brésil des années 1980-90, fille d’un père qui n’a pas eu de fils, à qui l’on demande au bar s’il ne voudrait pas un troisième enfant, essayer d’avoir un garçon, pour pouvoir, enfin, jouer au foot avec lui, tandis que la petite fille tient la main du père, elle qui connaît les règles du jeu par cœur, qui ne rate pas un match. Puis, au milieu du livre, « les règles » deviennent aussi les premières menstruations, événement daté du match Brésil-Russie du 20 juin 1994. Sur les pages suivantes, nous sommes face à des coupures de journaux des années 1940, époque où un décret interdit aux femmes la pratique de sports « incompatibles avec leur nature ». Cette interdiction ne sera levée qu’en 1979, six ans à peine avant la naissance de l’autrice. La honte et la culpabilité que ressent la petite fille, celle qui vient d’avoir ses règles pour la première fois, lorsqu’elle retourne s’asseoir près de son père pour voir la fin du match, précèdent ces archives dans l’espace du livre, mais elles se situent aussi à l’embouchure, l’endroit où les événements passés se déversent dans nos vies et s’y mélangent.
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Peut-être qu’un jour je raconterai à ma fille, combien, à ma grande honte, j’ai voulu qu’elle soit une fille, et non un garçon. Peut-être parce que j’ai moi-même été un bébé décevant, une fille qui n’aurait pas dû l’être. J’ai voulu très fort avoir une petite fille que j’aurais désirée. À présent tout le monde nous offre des vêtements roses, et la rencontre entre mon désir et sa réalisation me semble un peu monstrueuse.
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Des jours durant, nous avons dans la tête la chanson de campagne de Lula, sur l’air d’un funk des années 1990, le Rap do Silva de Bob Rum et DJ Malboro, dont Piero se souvient. L’actualité politique de ces dernières semaines est marquée par les révélations du Banco Master, une vertigineuse affaire de corruption, de fraude et de détournement de fonds publics, impliquant rien de moins qu’un réseau de hauts fonctionnaires et de responsables politiques et judiciaires, une église évangélique, et dont les ramifications bien sûr s’étendent jusqu’à la famille Bolsonaro. Plus les jours passent, plus Flavio Bolsonaro est donné par les sondages au coude à coude avec Lula, et plus le contexte politique dans lequel nous baignons me semble irréel. Parfois, une information nouvelle nous parvient, et nos regards se croisent, on se demande si c’est une blague, ou un rêve. Qu’une partie si importante de la population brésilienne soit prête à élire le fils d’un ex-président purgeant actuellement 27 ans de prison pour tentative de coup d’État, responsable des 700 000 victimes du Covid lors de son précédent mandat, de l’augmentation de la pauvreté et du retour de la faim quand, dans le Brésil de 2021, nous avons vu se former les filas do osso, où les gens faisaient la queue pour récupérer des morceaux de viande et d’os qu’en temps normal ils donneraient à leurs chiens. Dans le même temps, la menace d’une ingérence états-unienne se fait de plus en plus pesante, le spectre de la dictature plane. Piero échange des paroles inquiètes avec les voisins dans l’ascenseur. Il pense qu’on va perdre. Mais dès qu’il sort de la maison, il porte un autocollant aux couleurs du PT près du cœur. C’est lui qui m’a appris que, dans l’espace public, on doit se montrer fiers, souriants, rayonner pour dire : qu’il est beau d’être de ce côté.
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J’écris et je lis encore moins depuis que je suis enceinte. Je m’endors vite, comme une pierre, mais me réveille une heure plus tard, le ventre dur et la tête vide, enveloppée dans un brouillard de fatigue. Je peine à poursuivre mes écritures habituelles : le journal que je publie mensuellement me semble s’assécher, les quelques invitations pour des revues et journaux me coûtent. Ici, si on commence son congé maternité avant la date de l’accouchement, ce temps sera déduit de celui passé avec le bébé, alors j’essaye de tenir au maximum dans mon travail salarié, quitte à me tromper dans les remboursements, à m’endormir par intermittence.
Ce qui m’inquiète vraiment, c’est que je voulais écrire un roman, un vrai roman, avant la naissance de ma fille. Quand j’ai appris ma grossesse, j’avais fait un plan, semaine par semaine, pour en terminer une première version avant le mois d’octobre. Il devient de plus en plus clair que je ne vais pas y parvenir.
*
Piero m’a glissé un livre entre les mains : le recueil Expedição : nebulosa (Expédition : nébuleuse) de Marília Garcia. C’est celui dont j’avais besoin, il me semble, pour entrer vraiment en rapport avec la poésie contemporaine brésilienne. Au fil des pages, je comprends qu’une de mes erreurs est de m’être inquiétée de la distance entre les langues et les lieux, comme si elle pouvait affaiblir ma relation au texte, alors que le dédoublement est aussi la condition de tout lecteur :
o leitor já está aqui
e quando estiver lendo estas
palavras
estaremos juntos no
mesmo espaço
le lecteur est déjà ici
et lorsqu’il lira ces
mots
nous serons ensemble dans
le même espace
L’espace du poème est fragile, à la fois ouvert et risqué, abrupt, nous nous déplaçons comme sur un fil, toujours au bord de quelque chose :
você que vai lendo
de mãos dadas comigo
confiando
que vamos parar
no fim da
linha
toi qui lis
main dans la main avec moi
confiant
que nous nous arrêterons
au bout de la
ligne
C’est que le vers est ici un instrument de superposition des espaces et des temporalités. Chaque fois que l’on regarde le même paysage, il gagne une nouvelle couche (todo dia a paisagem é a mesma/ mas a cada vez que olho ganha nova camada). La poétesse imagine dessiner une carte où les lieux s’organiseraient selon l’espace de la mémoire affective, se touchant, se superposant, une ville-palimpseste qui serait formée à partir de petits vertiges, d’anomalies sensorielles : certaines rues de São Paulo, la ville où elle habite, lui semblent correspondre, dans une forme de simultanéité, à des endroits précis de Rio de Janeiro, d’où elle est originaire. Les lieux traversés et les lieux souvenus se rencontrent jusqu’à un « point nébuleux », onde os espaços se sobrepõem sem se apagar, où les espaces se superposent sans s’effacer. L’absent se fait, l’espace d’un instant, présent dans ce qui est présent.
*
En arrivant à l’hôpital vétérinaire qui se trouve à Planaltina, loin du centre-ville, notre chien malade sur la plage arrière, je dis à Piero on dirait la Drôme, à cause du silence de la route bordée d’arbres, et il me répond en riant on dirait surtout le cerrado, alors je cligne des yeux et je vois que c’est vrai, que les arbres sont tordus et tarabiscotés, que la terre est rouge, que tout est bien d’ici.
Sur le chemin, nous sommes passés devant la ville-satellite où il a grandi, ça lui fait toujours une drôle de sensation, d’autant que le paysage change, des immeubles qui n’existaient pas l’année dernière se dressent dans la lumière, leurs vitres sont hautes, la ville s’accélère, nous dépassons de nouveaux quartiers aux résidences flambant neuves, des quartiers de riches.
*
Il y a un dialogue constant chez Marília Garcia avec d’autres œuvres, d’autres pensées dont les traces sont explicitement conservées au cœur du poème. C’est quelque chose qui est particulièrement fort chez les poètes de sa génération, que je retrouve aussi dans la poésie de Piero, des insertions de citations, de références, dans lesquelles le poème puise, avant de se répandre. Un système d’archivage intime tout autant qu’un exercice de porosité. Dans Expedição : nebulosa se côtoient les talk poems de David Antin, l’installation Echo de Richard Serra, un disque de Nara Leão, une conversation posthume avec le poète, romancier et ami Victor Heringer, décédé en 2018. Garcia s’adresse à lui : você está me ouvindo ? Est-ce que tu m’entends ?
Et ses réponses ou plutôt l’absence de réponse, sont l’espace blanc de la page.
Ele disse, il a dit :
(Ici, je me rends compte que Lilian Sais a peut-être lu cette question “Você está me ouvindo” dans ce même livre, et l’a retournée au père.)
*
Você está me ouvindo ? Je pose cette question à ma fille, recroquevillée sous les parois de mon ventre. Ces jours-ci, il me semble que je suis en train de vivre un deuil inversé. Elle entend ma voix haute mais pas ce que je suis en train d’écrire, à peine le rythme du clavier, ses longues pauses, ses emballements.
Je regarde mes mains : elles sont gonflées. Écrire devient difficile, comme se tenir assise. Il y a quelques jours, j’ai été obligée d’enlever la bague que je n’enlève jamais, depuis que ma mère me l’a offerte, pour mes 18 ans. C’est une très belle et ancienne bague qui était sa bague de fiançailles, quand elle s’est mariée, elle aussi, de l’autre côté de l’Atlantique, mais aux États-Unis, elle aussi dans une autre langue, longtemps avant ma naissance, avec quelqu’un qui n’est pas mon père.
memórias se sobrepoem
e formam fina camada
por cima do real
les souvenirs se superposent
et forment une fine couche
par-dessus le réel
*
Dans la salle d’attente de l’hôpital, en attendant l’échographie de la 37e semaine, je lis un recueil intitulé Pequenas erupções (Petites éruptions), écrit par la poétesse Gabriela do Amaral à partir de son expérience de la maternité dans un pays étranger. Il s’ouvre sur l’effusion d’une naissance :
cuidado! cuidado! ela vai parir a própria língua. (...) vejo a cabeça está quase a sair é a língua ela está vindo ela vem ela vem ela chegou viva é a minha língua vou amamentá-la cuidá-la vou cuidar da minha língua ela é minha ela é minha ninguém pode tocá-la ela é minha língua toda minha ela é só minha mas senhora ela vai crescer vai expandir pode ganhar outros sotaques novas formas não não esta língua é só minha é a minha língua eu a gestei
attention ! attention ! elle va accoucher de sa propre langue (…) je vois la tête elle est presque sortie c’est la langue elle arrive, elle vient, elle vient, elle est là, bien vivante c’est ma langue je vais l’allaiter en prendre soin je prendrai soin de ma langue elle est à moi elle est à moi personne ne peut la toucher elle est ma langue toute à moi elle est à moi seule mais madame elle va grandir elle va s’étendre elle va prendre d’autres accents, de nouvelles formes non non cette langue est à moi c’est la mienne c’est moi qui l’ai portée
Pourtant, ce qui vient ensuite me semble tiède, ou un peu superficiel, comme si le texte était un bouchon de liège ne parvenant pas à atteindre le fond de sa préoccupation, se perdant ou dans la liste, ou dans la scène. L’impression me poursuit lors de la lecture d’autres recueils de poésie brésilienne contemporaine ayant trait à la grossesse, piochés dans notre bibliothèque. Beaucoup convoquent la pulsation, le sang, l’animalité, et je suis ennuyée par ce lexique et ses analogies. Est-ce une faute de goût de ma part ? Est-ce un certain kitsch de la grossesse qui me gêne, ou plutôt mon temps de retard, ma langue apprise, qui fait que je lis mal, que je coupe, que je survole ?
Lorsqu’un livre en portugais me déplaît, je me soupçonne avant tout de ne pas le comprendre.
*
Comme si le corps enceint parlait lui aussi une langue étrangère, il faut traduire le geste que l’on ferait d’habitude, par exemple se lever, passer de la position assise à debout, avec naturel, sans y penser, il faut le traduire avec la syntaxe du nouveau corps.
Parfois, je fais un geste d’avant, et il faut un déséquilibre ou une petite douleur pour me rappeler que je suis dans ce nouveau corps et pas dans l’autre, et qu’il y a du futur à l’intérieur.
*
Lors de l’échographie, notre fille ne montre pas son visage, enfoui dans la chair du placenta. La médecin dit que c’est son côté français, discret, porque os brasileiros são mais exibidos, par contraste avec un côté brésilien, plus exhibitionniste, ostentatoire. Je ne sais pas quoi répondre à cette plaisanterie, elle me met mal à l’aise. Par réflexe, je touche mon ventre et maintenant ma main est pleine de gel froid.
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Pequenas erupções se referme sur un centon composé à partir de fragments du livre In other words de Jhumpa Lahiri. Le centon m’intéresse, il offre au recueil une fin meilleure que son milieu. Au début est annoncée la naissance d’une langue qui serait nouvelle et propre, fruit des entrailles de l’autrice, de sa position singulière, mais c’est finalement par association, adoption, relecture de la voix de quelqu’un d’autre que le texte peut trouver un aboutissement :
quanto mais eu entendo
essa língua mais confusa eu fico e no meio dessa ponte eu me encontro
suspensa nem aqui nem ali
nebulosa
como uma névoa
plus je comprends
cette langue plus je suis confuse et au milieu de ce pont je me rencontre
suspendue ni ici ni là-bas
nébuleuse
comme une brume
Découper, réassembler, resignifier, n’est-ce pas ce que je fais avec les textes qui passent entre mes mains ? Une fois le livre refermé, c’est comme si je me souvenais de tout dans le désordre, et que les fragments flottaient pour recomposer la carte de cette lecture, et cette carte se plie toujours sur celle de la vie, du monde vécu, et j’ai l’impression que tout est toujours à relire. Je pose un livre, pensant que j’y reviendrai, quand j’aurai lu d’autres choses, quand mon portugais sera déjà différent, quand il aura poussé en moi comme du lierre.
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Dans la petite librairie de la quadra 714/715, nous regardons longtemps l’édition anniversaire de Grande Sertão : Veredas, le grand roman de João Guimarães Rosa, publiée par la Companhia das Letras. C’est une édition luxueuse, avec reliure, beau papier, appareil critique augmenté. L’objet coûte 200 R$, ce qui représente environ douze pour cent d’un salaire minimum – à peu près comme si ce livre coûtait 170 euros en France. Grande Sertão : Veredas a été traduit en 1991 sous le titre de Diadorim par Maryvonne Lapouge-Pettorelli. Piero m’avait offert cette traduction dans l’édition de poche, quelques semaines seulement après notre rencontre, il y a bientôt 8 ans. C’est l’une des plus belles choses que j’ai lues de ma vie : livre d’aventure, épopée métaphysique, grande confession amoureuse... Un jour, je le lirai dans le texte. Si je réussis, ce sera comme un baptême.
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Mes récentes lectures en portugais me donnent envie de relire un livre de poésie que j’avais beaucoup aimé l’année dernière. Peut-être que je suis plus confiante. Je vais le chercher sur les étagères, il me semble qu’il a un lien avec le reste, que ces dernières semaines quelque chose se déroule. Je suis excitée de relire un livre que j’ai déjà lu. C’est comme si je commençais à avoir une petite bibliothèque intérieure, comme si la mue vers la lectrice que je pourrais être avait commencé.
Le livre en question est A água é uma máquina de tempo, d’Aline Motta, un recueil de poésie mais aussi un objet d’archives, de collage, une expérimentation, autour d’une lignée de femmes. On y entre comme dans une eau peuplée de fantômes, par un décès. Celui, en 1894, d’Iracema, l’arrière-arrière-grand-mère de l’autrice, morte de tuberculose, trois ans après avoir été obligée d’accepter l’union de sa fille Michaela avec l’homme qui l’a agressée et violée quand elle n’avait que treize ans. Extraits de journaux, de procès, cartes, carnets, photographies : les documents témoignent chacun à leur manière d’une menace d’effacement par les processus historiques de violence raciste et patriarcale. Le juge ayant prononcé le mariage de Michaela a donné son nom à une rue du quartier de Leblon, à Rio de Janeiro ; des phrases extraites de Pai contra mãe, la nouvelle de Machado de Assis, où le protagoniste gagne sa vie en capturant des esclaves en fuite, se superposent à une carte de la ville. Comment se prolonge cette histoire familiale quand la question du racisme est encore, des années plus tard, un non-dit ?
Discutir racismo na minha família era como entrar naquela parte do mar em que não dá mais pé. Se fosse chamado pelo nome, o equilíbrio familiar se quebraria, e a corrente nos levaria à deriva.
Parler du racisme dans ma famille, c’était comme entrer dans cette partie de la mer où l’on n’a plus pied. Si on l’appelait par son nom, l’équilibre familial se briserait, et le courant nous emporterait à la dérive.
Les fragments documentaires côtoient ceux des sensations, les souvenirs repêchés dans l’enfance : être accompagnée à son cours de natation par son père, et entendre les autres enfants dire qu’elle a été adoptée. Se demander si un jour elle deviendrait plus blanche. Se dire que peut-être sa peau était sale, à force de jouer par terre. Puis, plus tard, la maladie et la mort de sa mère, qui, tombée malade, ne se plaint jamais, son bras constellé de piqûres douloureuses, mal faites : uma mulher negra aguenta tudo, até o dia que não consegue mais subir escadas, une femme noire supporte tout, jusqu’au jour où elle n’arrive plus à monter les escaliers.
Vers la fin du livre, une photographie de la mère émerge à la faveur d’une double page, comme un rêve ou un fantôme, elle est assise devant un mur nu, le regard dans le vague, douloureux, un peu absent, mais on pourrait déceler à l’intérieur un éclat de dureté, ou de défi.
Uma última respiração sua atravessou o cordão umbilical e saiu dos meus olhos em forma de lágrimas. Mesmo adulta, eu era ainda capaz de habitar o seu corpo. Mover os seus órgãos de lugar
Un dernier souffle à toi a traversé le cordon ombilical et est sorti de mes yeux sous forme de larmes. Même adulte, j’étais encore capable d’habiter ton corps. De déplacer tes organes.
Aline Motta conçoit la mémoire comme un milieu aquatique, dans lequel les filiations sont fluides, où l’on peut (re)donner naissance à ses ancêtres. Des archives, ce qui est retrouvé dit autant que ce qui n’est pas retrouvé, le silence ne fait pas place à la clarté. C’est l’espace entre les fragments qui trouble les temporalités, et c’est grâce à ce trouble que l’histoire familiale se reconfigure.
*
En parallèle, je lis Corsária, de Marilene Felinto, un roman où la question de l’archive et de l’effacement est aussi centrale : ce qui a été effacé de l’histoire familiale revient sous la forme d’une dette à payer, d’une vengeance à accomplir. Expatriée aux États-Unis, la narratrice revient dans le Nordeste, sur les traces de l’enfance de ses parents, tous deux victimes de « crimes contre leur biographie », descendants de personnes réduites en esclavage, dont les filiations ont été déviées, déguisées, effacées. C’est une voix à la première personne, blessée, obsessionnelle. Elle se répète, se brise, insiste pour dire « ce n’est pas une histoire, car tout est effacement, négation, une non-existence » (“não é uma história, porque tudo é apagamento, negação, uma não existência”), se livre par à-coups, à la manière d’une baleine jetée contre la coque d’un bateau : “corsária, portanto, como os bichos feridos que se vingam”, corsaire, donc, comme les bêtes blessées qui se vengent.
Il me semble à présent que mon projet de roman est l’exact inverse de ce que je suis en train de lire, c’est troublant. Pour la première fois, j’écris à la troisième personne, sa géographie est floue, suspendue, elle pourrait être celle de la campagne de mon enfance, mais elle pourrait aussi ne pas l’être. Je me demande si j’ai raison d’écrire une histoire qui relève en partie du conte, qui n’a pas d’ancrage. S’il est possible d’écrire un livre ici sans que rien du Brésil n’entre à l’intérieur, s’il s’agit d’un symptôme.
Peut-être que je voulais terminer cette histoire avant la naissance de ma fille, car il me semble qu’elle est une forme de compilation et d’exorcisme de toutes les peurs que j’ai eues avant elle, et qu’il me sera impossible de l’écrire en la tenant dans mes bras. Est-ce bien ce texte que je voudrais mettre dans le monde qui nous attend ? Est-ce qu’on peut vraiment choisir ce qu’on est capable d’écrire ?
*
Nous avons enlevé momentanément le drapeau à l’effigie de Lula de notre balcon, un jour de tempête. Une fois le calme revenu, je le fixe à nouveau avec des pinces à linge, tandis qu’à côté, sur l’étendoir, des habits pour nouveau-né sèchent. Ces derniers jours, je pense sans arrêt que les enfants à naître sont un peu comme les morts, ils ne sont pas tout à fait présents, pas tout à fait absents, mais quelque chose d’eux agit à nos côtés. La médecin me dit que je peux accoucher à tout moment. Lula multiplie les mesures avant le premier tour, elles produisent sur nous des vagues d’euphorie, suivies d’inquiétudes. Peut-être une manière de poser toutes les cartes sur table, peut-être parce qu’il sait qu’il va perdre ?
Bientôt, bientôt, nous serons dans l’après-coup. J’ai une main sur mon ventre et l’autre dans celle de Piero. Finalement, j’ai beaucoup écrit, mais oublié de dire quelque chose, le plus important peut-être : que tout cela est arrivé par amour, et parce que nous partageons un petit espoir.
olho para minha filha
e juntas olhamos para
esta América Latina
do futuro
estamos num túnel de fumaça
e não consigo ver o que aconteceu
je regarde ma fille
et ensemble nous regardons
cette Amérique Latine
du futur
nous sommes dans un tunnel de fumée
et je n’arrive pas à voir ce qui s’est passé
Marília Garcia, Expedição : nebulosa
Bibliographie
Lilian Sais, As regras, DBA Literatura,2026
Marília Garcia, Expedição: nebulosa, Companhia das Letras, 2023
Gabriela do Amaral, Pequenas erupções, 7Letras, 2022
Aline Motta, A água é uma máquina do tempo, Círculo de poemas, 2022
Marilene Felinto, Corsária, Fósforo - Ubu, 2025.